Les Noëls louhannais

Le Témoin

 

 

çan remonte loin, bien loin das le passé...

Ere-t-i à Montpont ou à Sainte-Croex? Nion n'i pout dire au juste, mais le crais que l'ère à Sainte-Croex.

N'annia, es épproches de Noé, é passit das le pays na de c'lés bandes de Sarrazins c'ment on n'en ave encore jamins vues. I en passit deurant dos jos de file, sins discontinuer: des hommes, des fommes, des vieux, des jeunes, des éclopés, des eveuilles ape des tput-petiots que piaillévint entassés das les roulottes.

C'lés qu'avint des infirmités demandévint la charité; des fommes ap des filles pénétrévint das les mageons po dire la bonne fortune es vieux, ap émuser les jeunes gens padant que d'autres étrapévint les polailles ap rémassévint les us das les polaillis. Ap les chiens, qu'avint pou, se sauvévint po japper au travas des champs.

De quoâ çan végne-t-i? Quoâ çan allève-t-i? Nion n'y pouille dire. Quand la région en fut débarrassia, après qu'on fut on jo sins en voir, véla que, la vouille même de la sainte féta de Noé, à la tombée de la neit, sos na tempête de nage, on couple de la méma race mais que n'ave pos pu suivre la rota, venit à paraitre à son to. Mais c'lés, n'étant pos en nombre, ne flévint pos pou à nion. Il avint beau se fére humbles por implorer l'aumône, on les repoussève rudement ap on humbles por implorer l'aumône, on les repoussève rudement ap on lieu z-i lancive les cheins sus les jarrots.

E portant, quoique jeunes, is paraissévint fatigués, la fomme surtout, qu'ave aiccuchi depus pechot de temps. Dos n'hotta, sus son dos, alle portève, cachi sos des pattes, son petiot nouveau-né. Vainement is sollicitévint na crota de pain pos se soutenir ou na brechia de paille po passer la neit sos on voyau. Non, non! On les punive des méfaits que les autres avint commis!

Ap la nage, chassia por on vent aigre, s'accumulève por endrets en douves hiautes, c'ment des montagnes.

Quand la neit fut venia, l'homme dessit à sa compagne:

- Allins tant qu'on pourra aller. Inutile de pieus rien demander. Allins, ap quand on cheudra on se laissera meuri su pièche... Ap que noutes cadavres empestint ce sâle pays peuplé de monde sins entrailles!

Das la neit nère, têta bachia, ils allévint en gémoyant, cheuillant, se relevant po recheudre encore!...

Tout por on coup, is doguiront du front contre de hautes meurailles de piarra. Point de cheins, iquieu, po les moâdre, nion pos les chasser en les maltraitant. ayant fait n'effort pos lever la têta, is se vurin sos de grandes croisées largement éclairiées.

- Je crais, dessit l'homme, que je sins vé on temple des Chrétiens... J'ai touje entadu dire es vieux de la tribu que ces lieux érint de sûrs aziles po les réprouvés, po les êtres traquées, c'ment je sins nos-mêmes. Entrins-y ap on taichera d'y passer la neit.

Ayant en tornant, ap et taitant, treuvé la poarta, tout doucement y pénétrévint das l'eillige ellemia po de grousses lampes à huile de navette ap des torches de résine que feumévint, mais que répandévint tout de même un pechot de chaleu.

Sins être vus de nion à c't'heura, ils allirint se cachi derri le rétable de l'autel que surmontève on grand crucifix de piarra.

Ah! ils érint bien, entremis c'lés murs épais, tadis que le vent hurlève au dehors en poudroyant de nage la campagne environnanta!

Sins être dérégis, ils assistirint à la célébration de l'office de meinet, pus, au métin, ils quittirint lieuton refuge si tranquillement qu'ils y érint entrés.

Ce métin de Noé, le temps ère essi beau qu'il ave été mauvais la vouille. Le vent ère tout à foait calmé ap la nage quemachive à fondre sous les rayons d'on solei quère loin d'être ardent, mais que brillive néanmoins das on ciel pur, ap sins le moindre nuage.

Mais padant qu'on ave assisté à la messe de meinet, la cambuse de paille d'on canouli qu'on éppalève Jean le Boârne ave brûlé; ap son cheti mobilier ainsi que na chevra avint demoré das les flammes!

Justement, on ave vu les nomades passer près de la mageon; é n'en fallut pos mé po fére dire es voisins:

- I est les camps-volants qu'on a vu passer... Qu'on les recherche ap qu'on les treuve!

On les treuvit derri na douva, heureux de shentre le soleil ap de se réconforter d'un croton de fieumeuche meusi ramassé on ne sait quoâ. Brutalement, on les ettrapit po les treiner vé les restes feumants de la chaumine. Les malheureux suppliévint, bélévint en levant les brés au ciel, jeurant qu'ils avint assisté à la messe de meinet tandis que l'incendie s'ave déclaré.

Non, non, qu'on diève, point de pardon! qu'on les fiet grilli c'ment ils ent foait grilli la chevra à Jean le Boârne!...

Mais le vieux thieuré de la paroche, entadant crier, voulut savoir de qu'é s'agive:

- Ah! mes enfants, qu'i dessit quand on l'eût mis au courant, n'allez pos, en ce jo de Noé, n'allez pos commettre on pareil forfait. Dans les tras aiccusés, l'a au moins on petiot innocent. ap quieu que evos dit que les dos autres sont coupables? Quelles preuves en ez vos? Puis, s'adressant au nomade:

- Tu dis que t'os assisté à la messe ave nos? Eh bien vint nos montrer la pièche quoâ te n'os aigenouilli. I est bien raire que nion ne t'eüsse vu.

Mais érevant à l'eillige, l'homme eut on violent sursaut de colère:

- Fêtes de moi ce que vos voudrez, qu'i dessit rudement, fêtes-moi brûler ave ma fomme, pus mën enfant! Oui, j'ai été à la messe ap je vos ez tous vus. Mais vos ne vouillis pas me crère parce que je suis pas de voute race... Et portant, j'ai on témoin, mais i ne dira rien parce qu'il est, c'men voutés coeurs, de piarra. Ah! si pouille parler! Si pouille vos entadre, ap vos voir!...

- A mort! l'imposteur; A mort le païen; Au braisi le scélérat!

Les coups cheuillévint, drus c'ment la grela, sur le crâne du paris, quand du fond de l'eillige on entadit un fracas épouvantable, que paralysit de crainte l'assistance: Du grand Christ de piarra que surmontève l'autel, le brés dret s'ave détéchi de la croex, ap d'on geste net et précis i montrève du degt le coin d'ombre quoâ le trio misérable ave passé la nuit!

... Quand, tout frémissants encore de l'horrible méprise qu'on ave manqué commettre, less fidèles se rendirint en foule à la messe de Noé, tous lieutés regards se portévint su l'autel: mais le bré du Crucifié, c'ment si rien de miraculeux ne s'avé passé, ave repris sa position immuable désormais sur l'aibre de la Croex.

Après les offices, les Sarrazins, vouillant se fère chrétiens, demandirint à être baptisés. Tout le monde se semondève por être parrain. Et ce fut l'occasion de grandes et joyeuses fêtes que deurirint tant que les Ebaudes! Mais y a longtemps, ben longtemps de çan!...

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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