Les Noëls louhannais
Les Tras Mandrins
Po çan oui, on pout dire vraiment qu'i ère des mandrins. Tras mandrins de la pire espèce, du moins d'après ce que j'ai entadu de tout excepté de prêter des sous. De quoa sortivint-is? L'ion ère comtois, étant né, parait-i, das le hiaut Jura. I save lire, mais i n'en vaille pos mieux por autant. Au contraire, i n'en ère que pieus redouté. Les dos autres érint ben de nouta contrée, mais de quiena localité exactement, je n'en sais rien.
A pou près du même âge, ils avint veni tout jeunes étre vachis das de grousses fermes qu'érint voisinnes, ap ils avint foait cognaichance en juant à la treue das les mémes prés, padant que lieutés vaches s'en allévint rôder das les champs des alentos, saccagi le trequis ap errachi les betteraves. Ap ieux n'érint pos en reta quand vegne la fin de saison por ellemer des rôuts ap des pommes-tarres sos la bresa.
Devenis foats, is s'avint engagi po volots en ayant soin de ne pos trop s'éloigni les ons des autres. Mais c'ment ils avint été de chetis vachis, is furint de chetis volots, tellement qu'à la fin ne treuvant pieus de maîtres po les emplayi, is furint contraints de se retiri das na chambre ap à aller travailli à la journée vés des personnes qu'avint tout à foait trop fauta d'ouvris. Ap é venit on jo que, ne pouillant pieus s'eccorder, é l'ieux-zi-fallut à chaicon on logement particulier. Le Comtois, qu'on eppalleve Cambrelot, ayant treuvé prés des bous na masure ébandonnia, s'y ave installé sins façon ave on vieux poêle, na traibia ap on fagot de fuge po thiuchi dessus.
Les dos autres, Basthieulot ap Pistolot, s'avint bâti padant la neit chaicon na mauvaise cassine sus on coin de terrain communal ap is s'avint meubiés à pechot de frais. Mais quoique logis ap vivant séparément, ils érint ben touje bons camarades. Enfin é venit qu'is céssirint complètement de travailli de façon régulière. De jo, is se repousévint, péchivint, chassevint; ap quand é vegne neit, is partivint en excursion, chaparder les polailles, les pingeons, les bennes d'ervuilles..., ap mémement des coups la créma ou le beurre qu'on metève refraichi das les poets. Oh! is n'érint po bien vivre sins se bailli trop de mau.
A plusieurs reprises, é fut question das lieu voisinnage de prévenir la gendarmerie. Mais on ave pou! Oui, on ave pou; les gaillas savint trop bien battre, le brithiet ap mettre le fu à tout ce que pouille bruler. Appe, à c'l'époque, nombre de demorances, méme de grousses fermes, erint oncore creviées à paille.
Or, on sei de messe de mineit, les tras mandrins après avoir rodé na portion de la neit à cherchi lieuton ravitaillement po le lendemain, jo de Noë, se rendurint, non pos à l'eillige, c'ment tant d'autres honnêtes gens, mais à des auberges quoâ is burint jusqu'à ce qu'étant souls c'ment des poâs, les cabarretiers les mirint deffous. Passant le long des prés po rentrer enfin vés ieux, velà que Cambrelot, maugrés l'avis de ses compagnons que li diévint qu'il allève cheudre à l'aigue ap se noyi, se mit das l'idée de corre après des orjus qu'on voye dansi ap se promener d'on mola à n'autre. Mais quand il ave bu, il ére tellement têtu, tellement têtu, qu'i ne voulut rien éthieuter.
I s'embarquit donc das les prés mairéchoux, chassant devant li les orjus quand i chut das le grand molâ jusqu'à la ceinture ap i se mit tout de suite à eppaler à son secours. Basthieulot et Pistolot l'entendurint ben, mais ils érint déjà loin ap ils érint on pechot vexés de ce qu'i n'ave pos voulu les suivre.
- A moi!... A moi!... qui'il hurleve, je me noye. Ap à més i se debatteve, à més i s'enfoncive das la bourbe. Il allève disparaître à jamains quand é li sembli entadre tuhiequ'on rire pos loin de li. I se remit à crier de toutes ses foâches:
- A moi!... A moi!... Touta ma fortune, mon corps ap men âme à ç'lu que voudra me porter secours. Il entadut de noveau rire, mais tout prés, en méme temps que na grand ombra se pinchive su li.
- Que dis-te? Ta fortune, ton corps ap ten âme?
- Oui, oui, oui... Au secou!... Vite, vite, vite!
- Hé! Hé!... Ta fortune n'est pos brillanta, ton corps n'est pos beau, ap ten âme ne vaut pos cher... Néanmoins, j'accepte. Vaille que vaille! Das n'an je vindrai prendre possession de ta fortune, de ton corps du molâ, ap le pousi sus le terrain solide, la face tornia du côté qu'ère sa mâgeon:
- Vore, rentre vé tei.
En même temps, le mandrin reçut das le bais du dos on coup de pid, mais on coup de pid que li fut tronchi na colline, on meurot ap plusieurs bochons po le laissit enfin cheudre le nez contre la poarta de sa demorance. I n'en demandit pos més; sins dire merci, i rentri vé li, se deshabillit, ap se jetit sus son fagot de fuge.
Au jo, quand i se révouillit, il essayit de se rememorer les évènements de la vouille. La douleur brulanta qu'i ressentève oncore à son malheureux derri le remit on pechot sur la voie. I se repalit enfin de sen entétement à vouloi travacher les prés, sa chûte das le grand molâ, ap ensuite l'étrainge marchi qu'il ave sorti de sa déplorable situation... Oui, ce marchi quemachive de l'inquiéter sérieusement. Est-ce qu'i ne pourrot pos reprendre sa paroula?
I passit das l'inquiétude le beau jo de la féta de Noë. Ap pieus l'ennia novalla s'erancive à se shentéve pos sur de li-même. A tel point qu'é vénit on jo qu'i cessit totalement de fréquenter ses dos compéres que se moquévint de ses novalles manières qu'ils eppalévint des peutes façons. Oh! i n'ére pos deveni maillou qu'ieux, mais la crainte qu'il ave de l'avenir li ave foait prendre certains airs de contrition qu'arint trompé c'les que ne le cognaichévint pos. I se souléve moins, ap surtout i se cachive més po voler ap pa chaparder. Ses dos amis, quoique blessés de son changement de conduite ne l'avint cependant pos abandonné. De temps en temps, ils allévint li rendre visite das sen isolement.
Or, le temps passit, ap é revenit na féta de Noë précédia de na messe de meineit. Basthieulot ap Pistolot après avoir c'ment les autres ans, rodé ap bu jusqu'à être souls rentrèrent joyeusement, tâ, bien tâ, das la neit, en chantant non pos on cantique, mais na chanson deshonète, quand é lieu z-y prit envie d'aller souhaiter le bonsei à Cambrelot, que devève s'ennoyi tot seul on pareil sei, das sa masure éloigna de tout voisinnage.
A petiots pais, ils epprochirint de l'habitation ap s'en furint passer das le derri, po regarder po na petiéta ouverture d'on seul carré, c'ment y en ave à toutes les maisons das ce temps. Après avoir collé son nez à la vitra, Basthieulot se retirit d'on brusque mouvement.
- Regarde! qu'i dessit à Pistolot de na voix que trembiève.
Pistolot à son to regardit, ap se rethieulit de méme en proférant n'affreux jeurement. Cambrelot, coiffé de son bonnot de nuit ère sheté vé son poêle au moitian de la chambra, ap i marmotève en fiant de temps en temps des signes de croix das on vieux livre de prières pousé su ses jonets..., padant que, derri li, vé la chemenia, le diabe, oui, Satan li méme en personne, horriblement nei, offreusement peut, les dos oeux brillants c'ment des braises, se tegne prêt po le saisi essetout qu'il arot fini de prier.
- T'os vu le gaillâ? que dessit enfin Basthieulot.
- Oui... Va-t-on le laissi fére?... Si on li foutéve na tournée?
- Oui... Mais c'ment s'y prendre?
- Te n'os pos pou?
- Non... T'as pou, tei?
- Allins-y!
Mes dos lascars, étint souls, se craichirent es degts, furint le to de la cambuse, ap errevés devant la poarta, l'enfonçant au grand effroi de Cambrelot, ap se précipitaent à l'intérieur... Mais is ne vurint rien; ils eurint beau regarder das tous les coins, is ne vurint absolument rien. Is n'expliquirint pos à lieu compagnon le jeu qu'is fiévint; is burint na goutte das le litre d'eau de vie qu'il ave touje sus sa traibia, à sa portée, ap, après li avoir dit bonsei, is se retirint por retorner à lieuton poste d'observation.
... E faut que je vos diès ithieux, que su la poarta de la masure du mandrin, y ave na croix en peinture, mais su la chemenia, n'y en ave point. Portant, en ce temps, sus toutes les chemenièes de mageons de campagne, petietes ou grandes, y ave na croix benia que les protegève du fu, de la foudra ap surtout de l'intrusion des mauvais esprits.
Basthieulot ap Pistolot ne furint pos pieitout retornés à la croisée, qu'ils entadurint Cambrelot se mettre à hurler de toutes ses foâches c'ment quand il ave demoré pris das le molâ:
- A moi!... Au secou!... Vite, vite, vite!...
Les dos lurons, après s'ètre de noveau crechi es degts, de més en més résolus, se précipitirint en jeurant épouvantablement au secour de lieu compagnon, juste à temps po le voir das les grippes du Maudit prêt à s'engouffrer dos la chemenia.
- Tins bon! Tins bon!...
_ Sarre! Sarre!...
Ils eurint beau teni bon, beau sarrer, le diabe les entremit maugré ieux, ap na fois passé le moitian de la chemenia quoa alle ére le pieu étresta, is durint le laichi ap li laissi nemporter Cam brelot qui ne diéve pieus rien padant qu'is demorèvent pris, sarrés, coincés, sins pouvoir ni monter, ni descendre.
Les dos malheureux périrent étoffés!
Thieques temps après, des bûcherons étant entrés po quieurieusité de la masure abandonnia, et ayant vu la chemenia bouchia, la démolirint ap is libérirent les cadavres enterrer, sins cérémonie, das on coin de cemetire crevi d'arronges ap pien de sarpents.
Quand à Cambrelot, on ne retreuvit rien de son corps, mais des chasseurs que traquevint les loups, recognurint son bonnot de nuit écrochi à na brinche sèche d'on grand chône pos loin de l'entria des bous du Miroi.
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
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