Les Noëls louhannais

La Tronche de Jean-Claude Méthieu

 

Cette année-là, au dire des vieux, le temps demeura beau et doux jusque vers la fin de décembre. Le 23, les vaches furent encore toute la journée à brouter dans les taillis, mais le 24 au matin, une forte gelée blanche couvrit la campagne, puis, après un magnifique lever de soleil, tout le ciel se couvrit et la neige se mit à tomber abondamment, chassée par un vent aigre.

Sur les 3 heures de l'après-midi, le marchand de bois, Jean-Claude Méthieu s'en revenait vers sa maison, les mains dans les poches et les oreilles abritées dans le col relevé de sa vieille carmagnole. Marchant avec peine dans la neige, trébuchant et secouant de temps à autre ses sabots, il grommelait tout seul, heureux quand même de ce froid de loup , car il avait, quelques semaines auparavant, raflé toutes les coupes de bois mises en vente dans le pays. Jusqu'à ce jour, l'hiver ayant semblé vouloir être peu rigoureux, les acheteurs ne s'étaient pas montrés nombreux, mais avec cette froidure, la vente allait s'activer et le marchand pourrait peut-être majorer ses prix. Tant pis pour ceux qui ne se seraient point hâtés.

Arrivé non loin de chez lui, comme il suivait une desserte contournant un champ lui appartenant, ayant relevé la tête et regardé contre le talus, il s'arrêta court en grognant quelques imprécations. Toujours on avait vu là, dominant la douve et penchant sur le chemin, une tronche de chêne, une vieille souche chenue et hornue sur laquelle plus rien ne poussait, et qui ne tenant plus au sol que par quelques maigres racines à moitié pourries branlait comme une vieille dent. Et cette tronche, sa tronche, n'était plus là! Qui diable avait bien pu avoir l'audace de s'en emparer?

S'étant baissé pour regarder à ses pieds, il ne fut pas long à savoir ce qu'elle était devenue, car des pas, petits et grands, avaient laissé leurs empreintes que la neige n'avait pas encore eu le temps de recouvrir. Il n'hésita pas: jurant et sacrant, il franchit la haie, traversa le champ et alla tout droit à une chaumière située à côté du bois communal et habitée par sa belle-soeur, la Méthieude, comme on l'appelait, pauvre femme demeurée veuve avec cinq enfants sur les bras, dont deux seulement commençaient à gagner leur vie l'été en allant être vachers dans les fermes des environs. En arrivant, il vit sa tronche sous l'avant-toit de la maison et justement l'aîné de ses neveux s'apprêtait, avec une cognée, à en détacher quelques éclats, tandis que les autres riaient autour, se réjouissant de se chauffer le soir à la veillée.

Leur mère les avait bien vus revenir, criant comme des fous, tantôt faisant culbuter la souche, tantôt la faisant rouler dans la neige, mais elle ne s'était point doutée qu'ils l'avaient prise dans une haie, surtout dans la haie de son beau-frère; elle avait tout simplement pensé qu'ils l'avaient trouvée dans le bois communal et, pour un vieux grebon de bois mort, elle n'avait point jugé de les réprimander.

Ah! mes amis, quel vacarme! Le vieux malendurant traita ses neveux de mandrins et de vauriens et leur mère de garce et de voleuse. Puis, comme les galopins s'étaient précipitamment cachés où ils avaient pu et comme la Méthieude s'était enfermée sans répondre, cessant enfin de crier, il mit la grëbe debout, s'agenouilla à côté, la chargea sur ses épaules, et se remit en route pour l'emporter chez lui.

Rentré enfin chez lui, jurant toujours, il se hâta d'ouvrir sa porte pour déposer son fardeau dans un coin de sa chambre, puis alluma un grand feu car il avait les mains gelées.

Son feu flambait sous une de ces vastes et antiques cheminées comme on n'en voit plus; il en approcha un escabeau sur lequel il s'assit et médita longuement.

Il médita certain projet qui lui trottait depuis longtemps par la tête et que l'aventure qu'il venait d'avoir avec sa belle-soeur et ses neveux le poussait à mûrir et à mettre au plus tôt à exécution. Faisant le commerce des bois depuis sa jeunesse, il avait amassé beaucoup d'argent et fait de belles acquisitions en prés et terres; célibataire endurci, avare et hâbleur, il avait toujours méprisé son cadet qui, travailleur et honnête, était demeuré pauvre pour avoir voulu prendre une femme et procréer une nombreuse famille. Quant à la Méthieude, depuis la mort de son frère, il la haïssait. N'avait-il pas été obligé de se déranger un jour de ventes de coupes de bois pour assister à un conseil de famille où, malgré qu'il se défendit comme un diable, on l'avait nommé subrogé-tuteur de ces cinq garnements de chetis Méthieu?... de ces mêmes garnements qui le dépouillaient de son bien avant qu'il soit mort! Ah! ça, par exemple, c'était trop fort et ça ne se passerait pas comme ça! Sitôt Noël passé, il se rendrait chez le notaire et ferait "ses arrangements". D'ailleurs, il s'était déjà entretenu quelque peu de cela avec son ami et associé, Simon Ledru. Justement, le jour de Noël, il y avait boudin chez Ledru et il y avait invité; on profiterait de l'occasion pour s'entendre définitivement... Oui, il vendrait à son ami tous ses biens, meubles et immeubles, à fond perdu... et sa belle-soeur et ses neveux n'auraient pas un liard de lui, non, pas un liard!...

Oh! ce n'était pas que celà pressait, car quoiqu'il approchât de la soixantaine, il se sentait encore solide. Mais on ne sait ni qui vit ni qui meurt... Son conscrit, Casimir Ponsot, était bien mort, il y avait une quinzaine de jours, sans avoir été malade... Et quand ce serait fait, ce serait fait! Donc, entendu et convenu, conclut-il en se levant tout à coup.

Pendant qu'il avait ainsi ruminé, des heures s'étaient écoulées, et ces résolutions prises, sa colère s'était quelque peu calmée. Il était nuit, depuis longtemps et dehors il faisait un orage épouvantable. Jean-Claude Méthieu se souvint qu'il n'avait rien mangé depuis le matin. Il ouvrit la porte d'une grosse armoire placée à sa portée, en tira du pain, du fromage blanc, une tête d'ail, un verre et une bouteille pleine. Il posa le tout sur le bout le plus rapproché d'une longue table de chêne. Le feu commençant à languir, il y jeta un peu de fagot puis, se souvenant de la tronche cause de tant de soucis, il la fit rouler dans le foyer. Il se frotta les mains en écoutant le vent gronder au dehors et la girouette grincer comme une mauvaise femme en virotant sur son toit.

- Brr! ils ne doivent pas avoir chaud, les autres, privés de bois dans leur cassine, marmote-t-il, songeant toujours aux Méthieu. Enfin, il s'assit à table, se coupa une longue tranche de pain, étendit dessus une épaisse couche de fromage dans lequel il pique de petites rondelles d'ail et commença de se restaurer. Soudain, il piqua de petites rondelles d'ail commença de se restaurer. Soudain, il bondit en étouffant, la bouche pleine, un grand cri, cri de deouleur et de terreur à la fois, puis il se mit à trépigner cherchant vainement à écraser une forme reptilienne qui se coula et disparut sous l'armoire aux victuailles...

Par un des multiples trous de la tronche où l'avait engourdi le froid subit, un aspic, réveillé par la chaleur, venait de fuir et de le piquer un peu au dessus de la cheville, juste à l'endroit où sa chaussette avait une déchirure!

Affolée, le vieux rôdeur de bois courut de nouveau à son armoire, en parcourut tous les rayons de haut en bas, cherchant un flacon qui contenait certain liquide, souverain prétendait-il contre le venin des vipères. Il chercha, chercha de même, bousculant tout, sans trouver davantage... Et sa jambe mordue enflait et il sentait le poison se répandre dans toutes ses veines!

Il aurait pu, avec son tisonnier rougi au feu, cautériser la plaie; mais, comme disent les bonnes gens, Dieu voulut qu'il n'y songeât point. Il se mit à se lamenter comme un enfant puis, perdant complètement la tête, il se lança dehors, au plus fort de la tourmente, pour courir chez Simon Landru, son voisin le plus rapproché, demander du secours.

Aveuglé par le vent, il fonça tout droit et, ne reconnaissant ni haies ni champs ni chemins, il tomba dans une charrière boueuse, encaissée contre deux hauts monticules et absolument comble de neige... Et alors là, il se souvint que son flacon d'alcali était dans la poche d'une de ses vestes pendue à une poubelle au fond de sa chambre!

Il se débattit, s'agrippa aux ronces pendant des douves, réchut, appelant et hurlant éperdument. Mais cette nuit-là, personne ne sortit, personne n'entendit.

Bref, trois jours après, des traqueurs de sauvagine découvrirent son cadavre affreusement enflé et zébré de rouge, et la poitrine et le bas du visage couverts d'un glaçon de vomissements. On crut tout d'abord qu'il s'était saoulé, chose qui lui arrivait fréquemment, pour être venu tomber là; mais quand on l'eut transporté dans sa maison, la vérité apparut dans toute son horreur après qu'on eut trouvé, enroulé derrière la porte, le reptile immonde et vénimeux, engourdi de nouveau par le froid.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


© 2007 - 2009, Cadole. Tous droits réservés.

 

Présentation
Nouveautés
Formulaire
Livre d'Or
Boutique