Les Noëls louhannais
Le Bel Oiseau
- Qu'avez-vous tué? dis-je au père Molambier qui, ce clair matin de Noël, venait de tirer un coup de fusil dans son enclos.
- Mais, me répondit-il, l'air tout ahuri de ma question, je n'ai rien tué... J'ai salué Noël, tout simplement... Tuer quelque chose, ce jour-là, mais tu n'y penses pas! Jamais, jamais on ne tue rien le jour de Noël, on attirerait sur soi les pires malheurs. Je craindrais pour ma part, qu'il ne m'arrivât ce qui est arrivé jadis à Toussaint Bournel...
Prévoyant quelque vieux conte, vite je demanderai:
- Et qu'arriva-t-il à Toussaint Bournel, père Molambier?
Mon voisin posa contre la haie son fusil, une vieille patraque de fusil au canon mangé de rouille, chercha sa tabatière et, après s'être bourré le nez de tabac, se mit à me raconter:
- Ce Toussaint Bournel, moi je ne l'ai pas connu, mon père non plus, mais mon grand-père en avait entendu parler. Il demeurait à Frontenaud, il était riche et vivait seul avec une servante. Grand chasseur devant l'Eternel, il était d'une adresse incomparable: toute bête visée par lui était une bête abattue.
Cette adresse, dont il tirait quelque peu vanité, était cause que, souvent, il tuait sans nécessité, car pour l'exercer et la maintenir il tirait volontiers sur des bêtes dont la chair ne se mange point et absolument inoffensives, telles que les petits oiseaux chanteurs. C'était là son principal défaut. Je dirais son unique défaut s'il n'en avait eu un autre aussi désagréable et qui lui faisait grand tort dans l'esprit de ses voisins: il ne voulait croire absolument à rien. Il ne voulait entendre parler ni de la Vouivre, ni des loups-garous, se raillait des leveurs d'entorses et riait de ceux qui croient aux sorciers; quant aux orjus et aux revenants, il déclarait hautement qu'il n'en avait point peur. A part cela c'était un très brave homme, serviable et de bon conseil et on le consultait souvent car il était savant comme un notaire.
Or, étant déjà fort âgé, un froid matin de Noël, tout de givre, pareil à celui d'aujourd'hui, comme il était encore au lit, sa servante, tout à coup s'écria: "Oh! regardez donc not' maître, regardez donc!... le bel oiseau qui vient de se poser sur le grand poirier du mitan d'la cour!"
C'était en effet un bel oiseau d'une espèce absolument inconnue. Son plumage avait toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et si vives, si éclatantes que le vieux chasseur, qui s'était mis sur son séant pour regarder par la fenêtre en face de son lit, en eut les yeux tout éblouis. En un clin d'oeil, il fut debout et, sans prendre le temps de se vêtir, il décrocha son fusil. La servante eut beau se précipiter devant lui pour lui barrer le chemin, le suppliant de ne point tirer, lui criant que c'était Noël: il la poussa rudement de côté, entr'ouvrit la fenêtre, visa au haut de l'arbre et pan! le coup partit, l'oiseau chut!
En chemise toujours et les pieds sans sabots, il courut ramasser sa proie; et sais-tu ce qu'il ramassa?... Un serpent! oui, un serpent vivant, qui s'enroula autour de son poing, sifflant et montrant son dard! et il avait beau s'efforcer d'ouvrir les doigts et secouer sa main, beau se démener, il ne pouvait lâcher la bête immonde qui, peu à peu, lui paralysait le bras en l'enserrant de ses anneaux. Fou de terreur, il se mit à hurler: "Mais c'est donc le diable que ce sale oiseau; mais c'est donc le diable". Alors le serpent prit à son tour la parole: "Oui, je suis le diable, répondit-il et si, à l'instant, tu ne me remontes au faite de ton poirier d'où tu m'as fait tomber, tu vas voir ce que tu n'as jamais vu".
Toussaint Bournel était très curieux; néanmoins il ne tint point à voir ce qu'il n'avait encore jamais vu. Poussé par une force inconnue et doué soudain d'une agilité insoupçonnée, il se mit à grimper comme un chat sur son poirier, monta jusqu'à la plus haute branche et y posa le serpent qui, redevenu le bel oiseau qu'il était auparavant, chanta comme un coq, on l'entendit jusque dans la Comté, puis s'envola et disparut du côté du couchant.
Après avoir souffert mille maux pour redescendre de son arbre, le vieux chasseur, la chemise en lambeaux et le corps ensanglanté, gelé, fourbu, l'esprit en désordre, alla hâtivement se remettre au lit. Il y demeura un an. Un an, il toussa, cracha, geignit. Au bout de l'an juste au moment où sonnait le dernier coup de la messe de minuit, il trépassa; et, à peine sa fidèle servante lui eut-elle fermé les paupières qu'elle entendit un grand bruit dans la cheminée. Epouvantée, elle courut appeler les voisins; quand les voisins entrèrent avec elle dans la chambre mortuaire, ils trouvèrent sous la cheminée la chemise et le bonnet de nuit du défunt, mais son cadavre n'était plus sur le lit... Le diable l'avait emporté.
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
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