Les Noëls louhannais
Le Réveillon du Meneur de Vielle
Il était une fois, dans un village du Louhannais, Montpont, Condal ou Sagy, on ne sait plus au juste, un pauvre diable de ménétrier qui n'avait pour tous biens au soleil qu'une humble chaumière attachée à un pommier et pour tout gagne-pain que sa vielle. Jehan-le-Mënëtri, comme on l'appelait, n'en menait pas moins joyeuse vie, invité qu'il était à tous les renards, bals et fileries où nos magnats et nos moulesses se rendaient en foule pour l'entendre jouer nos vieux airs et aussi pour y danser chibrelis, rigodons et courandes, car il avait la main légère et menait si bien qu'il eût fait, disait-on lever la semelle à des saints de bois.
Or une année, la veille de Noël, le mënëtri se trouva seul et triste dans sa cassine, sans un liard en poche, presque sans feu et n'ayant sur sa table, pour fêter la naissance du Christ qu'un croûton de flamusse dure et grise, deux raves à moitié pourries, trouvées le matin dans un champ et, pour toute boisson, dans un pot de terre, de l'eau puisée à la citerne la plus proche.
C'est que cette année-là avait été mauvaise au pauvre monde! Vers la fin de juin un nuage de grêle s'était abattu sur la contrée, broyant les foins et hachant les turquis, les seigles et les chanvres. En sorte qu'il n'y avait plus eu, dès lors, ni renards, ni bals, ni noces, et les fêtes publiques: la Dicasse, la Mi-Août et la Saint-Laurent s'étaient passés sans jeux et sans danses. Un grand nombre de gens, du reste, après avoir semé hâtivement du sarrasin et des raves, à la place des récoltes perdues, avaient quitté le "doux pays des gaudes" pour s'en aller, d'abord moissonner dans les Dombes, puis, plus tard, vendanger dans le Jura, sur la côte chalonnaise et jusque dans le Mâconnais.
Et Jehan-le-Mënëtri de tout l'été n'avait pas gagné un sou, mais n'en avait pas moins chanté et joué de la vielle à l'ombre de son pommier, composant des airs nouveaux pour les beaux jours futurs et narguant la misère publique. Maintenant la bise était venue et, comme la cigale, il était près de crier famine. Ses voisins, pourtant, s'apprêtaient selon l'antique coutume à fêter humblement, mais gaiement la Noël. Chez les uns, on avait chauffé le four et fait de la salée ou du guillaume à la courge; chez les autres, on préparait, en attendant d'aller à la messe de minuit, des gaufres, des bugnettes ou des matefains. Quelques-uns même avaient du boudin et tous un peu de vin.
Il avait néigé tout le jour et le soir une affreuse tempête s'était déchaînée, menaçant d'enlever les toits des masures. Celle du mënëtri, chétive, craquait à chaque coup de vent. Tout-à-coup, juste au moment où la cloche appelait les fidèles à l'église, pan, pan! on frappait à sa porte.
- Entrez! fit Jehan, très surpris. La porte s'ouvrit, et avec une bouffée de vent glacial un homme entra, un pauvre roulant, hâve, grelottant, pieds nus, couvert de haillons; la misère en personne.
- Ben! mon pauvre bougre! s'exclama Jehan.
- J'ai froid et j'ai faim! dit l'homme d'une voix lamentable. Le mënëtri s'empressa d'approcher du feu la table et ce qu'elle portait, ainsi qu'un escabeau sur lequel le miséreux s'assit, les deux pieds contre la flamme, puis d'un geste désolé montrant ses maigres victuailles:
- Mon pauvre bougre! j'ai tout ça! L'étrange convive se mit à manger avec avidité... Dès la tombée de la nuit il errait par le village, implorant vainement un peu de pitié à toutes les portes; mais personne n'avait voulu l'héberger car on se disait:
- Il a fait comme notre meneur de vielle: il a goyardé tout l'été à l'ombre des haies tandis que nous peinions, et maintenant il en voudrait à notre boudin, à nos bugnettes à nos matefains! Qu'il aille chez Jehan-le-Mënëtri!
Et il était venu chez Jehan-le-Mënëtri qui, sans se demander ce qu'il mangerait lui-même le lendemain lui abandonnait le reste de ses vivres et le regardait se rassasier, plein de compassion, lui trouvant une ressemblance avec il ne se souvenait plus quelle image... Tout à coup, ayant jeté les yeux de son lit, Jehan faillit tomber à genoux: c'étaient bien le même corps émacié, le même visage empreint de souffrance résignée, et ces pieds et ces mains qui saignaient.
La pauvre affamé mangea tout: la flamusse et les raves; puis, lorsqu'il eut avalé la dernière bouchée, il but à longs traits de l'eau de la citerne puis se leva, remercia et sortit disant que sa route était longue encore.
Au village, la cloche sonnait l'issue de l'office et des clameurs montaient dans la nuit; car la tempête plus forte que jamais enlevait des lambeaux de toitures et renversait les paillers. Jehan, qui avait voulu montrer la route à son hôte rentra dans sa cassine, qui, chose étrange, semblait plus solide qu'un rocher; et quel ne fut point son étonnement lorsque, sur sa table, il vit, à la place de la flamusse et des raves, un morceau de pain de pur froment, une aune de boudin sentant bon l'ail et le persil, ainsi qu'une belle tranche de grillade! Dans le pot moussait un vin come on n'en buvait pas même dans les châteaux du pays!
Alors, plein d'appétit, Jehan prit sa vielle, et avant de réveillonner, alla se jeter à genoux aux pieds de son crucifix et lui joua un de ses plus entraînants rigodons.
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
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