Les Noëls louhannais

Jean-Liaude

 

 

- Jean-Liaude le sonneur? Oui, j'en ai entendu parler. Il vint dans notre paroisse au temps du curé Bornel: c'est vous dire qu'il y a longtemps... Jean-Liaude, le curé, la Zénobie, je n'ai pas connu ça... J'en ai entendu parler mais c'est tout.

Il venait de loin: des environs de Cuisery, je crois. Il avait de 16 à 17 ans quand son père, qui était veuf depuis quelques temps, se remaria avec une voisine, veuve aussi, qui lui amena en dot quatre enfants en bas-âge. C'étaient de pauvres gens, et, comme leur maison se trouvait devenue trop étroite pour les loger et qu'il n'y avait que peu de terre autour pour les nourrir tous, Jean-Liaude se vit contraint de s'en aller gagner son pain chez les autres.

Il partit un matin de la fin novembre avec, en plus des habits qu'il avait sur le corps, un tablier de cuir et une paire de moufles en fil d'étoupe. Il s'en alla d'abord vers les fermes les plus proches comme petit domestique ou même, pour commencer, comme simple gardeur de cochons; mais à cette époque la main-d'oeuvre n'était point rare qu'ils avaient assez de monde sur les bras, lui déclaraient ne pouvoir l'enrager.

Quand il lui arrivait de tomber chez de bonnes gens à l'heure des repas, on l'invitait à s'asseoir à table et à manger la soupe; si c'était le soir, on lui disait de rester à coucher à l'étable et, le lendemain matin, après lui avoir donné une assiette de gaudes, on le laissait aller plus loin chercher sa marande. Mais il se trouvait aussi que certains gros fermiers ou propriétaires, orgueilleux et méprisants, lui disaient cyniquement: "Mon garçon, la chair de pauvre est trop chère pour qu'on puisse s'en payer en hiver; tu repasseras au moment des gros travaux; alors, si nous avons besoin de toi, nous te le dirons". Très souvent même le pauvre bougre passait des journées entières courant de porte en porte sans trouver sa nourriture et, le soir venu, il se voyait obligé de se terrer dans quelque meule de paille ou de se gîter entre les gerbes de panissia, serrées et dressées en tas au milieu des champs.

Aux approches de Noël, quoiqu'il n'allât pas vite, car il lui répugnait de trop s'éloigner de son village, il avait déjà fait beaucoup de chemin sans réussir à s'embaucher nulle part. Il commençait à se décourager, et souvent il ne se donnait même plus la peine de faire ses offres de service à personne. aux rares heures de soleil, il restait à goyarder le long des haies, tournant tout doucement au vagabond.

La faim, dit-on, fait sortir le loup du bois: le froid était venu, un jour, Jean-Liaude, attiré par la bonne odeur qui s'exhalait d'un four où l'on avait cuit du pain, s'enhardit, ne voyant personne céans, jusqu'à détourner une casserole de millet qui achevait de se gratiner à la chaleur de la braise et à l'emporter, au risque de s'ébouillanter, loin, dans un pré entouré d'épais buissons. Là, pour le faire se refroidir plus vite, il avait posé le produit de son larcin sur la glace d'une mare où buvait le bétail en été, tandis que, de son couteau, il se façonnait une cuiller avec un éclat de bois, mais la glace qui n'avait guère qu'un demi-pouce d'épaisseur fondit sous la chaleur de la millassière et celle-ci, avec son contenu, descendit tout doucement au fond de la mare.

- Oh vingt dioux! mon millet! s'exclama Jean-Liaude quand il s'aperçut de la catastrophe. Bien mal acquis ne profite pas, ajouta-t-il, j'aurais dû m'en souvenir.

Et jetant là, sa cuiller, il reprit son chemin, mangeant le long des haies des gratte-culs qu'avaient dédaignés les merles et les mésanges.

La veille de Noël au soir, il se trouva à rôder près de notre église, n'ayant encore rien mangé de la journée. Il était sale et déguenillé: avec cela chétif, hâve et maigre à faire pitié. Un instant, renifiant une appétissante odeur de cuisine qui venait du presbytère, il fut près à y aller demander l'aumône, mais il n'osa point.

- Oh la triste fête de Noël que je vais passer, se disait-il. Et il se remémorait le doux temps où sa mère, quoique bien pauvre, faisait, à l'occasion de cette fête, de bonnes gaufres de sarrasin et même quelquefois de la tarte aux pommes de terre... Il se souvenait aussi d'avoir une fois accompagné son père à la messe de minuit et d'y avoir mangé de gros morceaux de pain bénit.

- Mais, réfléchit-il tout-à-coup, pourquoi n'assisterais-je pas tout à l'heure à la messe? Oui, parfaitement, j'irai à la messe et quand le marguillier passera près de moi avec le pain bénit j'en prendrais une grosse poignée, comme quand j'étais petit... Et demain je retournerai à la grand'messe et je prendrai encore du pain bénit. Après-demain, si je ne me trompe, ce sera dimanche; j'assisterai encore aux offices et je mangerai encore de ce pain de pur froment qui est si bon qu'il n'y a rien de meilleur au monde. En attendant, le diable, comme on dit, deviendra tout de même plus vieux.

Et ce fut presque joyeux qu'il se rendit tout de suite à l'église. Il se plaça à l'ombre d'un pillier et non loin de la porte. Il commençait d'y trouver le temps bien long quand, enfin, un homme qui faisait grand bruit avec ses deux sabots entra et, marchant tout de travers, s'en alla prendre la corde de la cloche pour sonner l'entrée de la messe; c'était le marguillier, mais il était tellement ivre qu'il ne put mettre la cloche en branle. Et le curé qui venait aussi d'entrer, de s'approcher de lui et de l'invectiver:

- Jean-Pierre, tu es, encore une fois, saoûl comme un remplaçant... Sors d'ici et n'y reviens jamais... Laisse cette cloche tranquille, te dis-je, et va-t-en.

Mais l'autre résistait, au grand scandale des premiers fidèles qui commençaient d'arriver, et bredouillait des paroles incohérentes. Et Jean-Liaude de se dire: Voilà-t-il pas qu'ils vont se disputer sans fin et peut-être se battre, alors qu'il n'est que trop temps de célébrer la messe! Et pris d'une idée subite, il quitta sa place et s'en alla se suspendre à la cloche et tira tant qu'elle se mit à sonner joyeusement, envoyant dans l'air glacé de la nuit ses ondes claires jusqu'aux extrêmes confins de la paroisse.

Ayant fini par mettre son marguillier à la porte, le curé rentrant à l'église posa sa rude poigne sur l'épaule de Jean-Liaude, qui sonnait éperdument et lui dit d'un ton qui n'admettait pas de réplique:

- Toi, remets cette corde en place, va ramasser ta casquette et viens avec moi.

Jean-Liaude ahuri et se repentant déjà de son audace, obéit tout en se demandant ce qui allait encore lui arriver.

Quand tous deux furent à la porte de la sacristie, le prêtre se tournant vers lui:

- Tu vas, dit-il, pour ce soir, me remplacer cette bourrique de Jean-Pierre, Zénobie, ma nièce, va venir t'expliquer le service et t'aider en même temps. Puis, ayant jeté les yeux vers un banc près du choeur où venaient de s'agenouiller sa soeur et sa nièce, il fit un signe et, tandis qu'il s'habillait pour célébrer l'office, Zénobie, une belle adolescente aux grands yeux clairs, s'amena diligentement donner des ordres ausacristain improvisé.

Tout alla bien pour commencer; très attentif aux explications que lui faisait Zénobie, il s'en tirait passablement. Mais quand il lui fallut préparer le pain bénit, ce fut un supplice pour le malheureux affamé. Oh! ce pain, ce pain si tendre, si blanc, et qui sentait si bon! Comme il aurait voulu pouvoir y mordre ou tout au moins pouvoir en mettre un quignon dans sa poche!

Mais Zénobie était sur lui et lui parlait d'un ton bref, lui en faisant couper de gros quartiers à laisser de côté pour le chantre et les enfants de choeur, lui montrant comment il fallait tailler le reste en petits morceaux, pas trop petits cependant, car il lui fallut en faire la distribution, supplice plus grand encore en voyant ces fidèles, des gens qui n'avaient pas du tout faim, en prendre de grosses poignées, en mettre une partie dans leurs poches et manger le reste en remuant bruyamment les mâchoires... Et, contre son espérance, lorsqu'il eut parcouru tous les coins de l'église, il ne lui en resta pas la moindre miette au fond de la corbeille!

- Oh! se dit-il alors, la malencontreuse idée que j'ai eu de sonner cette cloche! Par ma faute, oui, par ma faute, je vais mourir de faim cette nuit de Noël, après avoir distribué du pain à des repus!

La messe terminée et l'assistance partie, cette assistance qui avait dévisagé avec tant de surprise ce loqueteux, ce traîne-la-grole érigé en marguillier, le curé, après avoir déposé ses habits d'officiant, regarda Jean-Liaude et lui demanda:

- Mais toi, qui donc es-tu? d'où sors-tu? Car je ne te reconnais pas pour un de mes paroissiens... A moins que tu ne le sois devenu depuis la dernière Saint-Martin.

Alors, tout d'un trait, le pauvre hère conta son infortune et avoua sa détresse et sa faim... cette faim qui l'aurait fait se jeter sur n'importe quoi pour le dévorer.

- Mais, malheureux, dit le prêtre, le regardant de plus près à la lumière d'un cierge, tu tombes d'inanition!... Viens-t-en vite te réconforter à la cure; tu iras ensuite te reposer à côté de Carabi, mon cheval, et demain... Demain, je verrai ce que je pourrai faire de toi... Peut-être, le bon Dieu aidant, pourrai-je te trouver une place chez quelque fermier de mes amis.

Cette place fut vite trouvée: Jean-Liaude remplaça Jean-Pierre tout simplement.

Il demeura au presbytère et coucha tous les soir à côté de Carabi jusqu'au jour où, quelques années plus tard, il épousa Zénobie. Il fut heureux en ménage et vécut tranquille à l'ombre de notre clocher et, quand il quitta ce monde, chargé d'ans; longtemps après le curé Bornel, il s'en alla avec la réputation d'avoir été le sonneur d'angélus le plus matineux de toute la contrée.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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