Les Noëls louhannais

La mère Pateline

 

 

 

Il y a de cela longtemps, bien longtemps...

Deux jeunes cultivateurs de Varennes-Saint-Sauveur, après avoir terminé leurs semailles d'automne, c'est-à-dire aux environs de la Saint-Martin, s'étaient mis en campagne dans l'espoir de trouver du blé ou du seigle à battre au fléau, dans les grosses fermes de la région. Ils avaient promis à leurs femmes d'être de retour pour les fêtes de Noël.

Après avoir été embauchées assez longtemps aux alentours de Louhans, Jeannot et Pierrot, ainsi les prénommerai-je, ignorant leurs noms de famille, se trouvaient au 20 décembre, à Saint-Martin-du-Mont. Et comme à cette date les "écousseries" étaient à peu près partout terminées, ils s'étaient levés de grand matin et, munis chacun d'un bâton et d'un sac contenant quelques hardes de rechange, ils s'étaient remis en route pour rentrer à Varennes par des chemins de traverse.

Tous les chemins étaient bons, car le sol était fortement gelé; mais un épais brouillard traînait sur la Bresse et les deux hommes s'égarèrent en passant par les bois de Bruailles.

S'étant arrêtés un instant dans une clairière pour tâcher de s'orienter, ils entendirent au loin le chant d'un coq.

- Où il y a un coq, se dirent-ils, le pays est habité; allons donc au chant du coq et l'on nous dira d'abord où nous somme et, ensuite, on nous indiquera notre chemin.

Ils sortirent ainsi des bois et tombèrent dans un champ au milieu duquel se dressaient, estompés par la brume, une chaumine, un four, et une petite meule de blé au sommet de laquelle chantait un grand coq noir, celui-là même dont la voix avait frappé leurs oreilles.

- Tiens, dit Jeannot, du froment qui n'est pas battu... Si le propriétaire de ce blé voulait consentir à ce que nous le lui battions, cela nous mènerait à Noël et nous aurions encore quelques liards de plus à emporter.

S'étant approchés davantage, ils virent que le feu était au four, attisé par une bonne femme qui les regardait venir vers elle avec curiosité.

Cette bonne femme était une étrange créature. Elle devait être vieille, très vieille; vêtue à une mode tout à fait désuète, elle n'avait que la peau et les os et on ne lui voyait plus ni cheveux ni dents; cependant ses mouvements étaient vifs comme ceux d'une jeune fille et elle se remuait, autour de son four, avec agilité.

- Une drôle de particulière! se dirent les deux hommes. Chez qui diable sommes-nous tombés?

- Eh! brave femme, lui crièrent-ils, vote froment n'est point battu... Si vous vouliez que nous vous le battions, nous n'en aurions pas pour longtemps; nous connaissons cette besogne, nous la faisons depuis la Saint-Martin.

- Non, mes chers enfants, leur répondit la vieille d'une voix mielleuse mon froment n'est point battu... Et s'ils vous plaît de me le battre, battez-le moi. Battez-moi mon blé si cela vous plaît, mes bons enfants. Descends, Judas! cria-t-elle, s'adressant au coq.

Et Judas s'envola pour se poser à terre et chanter de plus belle. Bien contents de ce supplément de travail, les deux compagnons se munirent d'outils et, quoique la journée fût déjà fort avancée, ils décapuchonnèrent la gerbière et étendirent sur la terre gelée une aire de blé sur laquelle ils se mirent à frapper à grands coups, tandis que leur hôtesse, retournée à son four, fredonnait une joyeuse chanson de l'ancien temps.

Les grains, bien mûrs et bien secs, jaillissaient de la paille et bondissaient sous les coups des fléaux et Judas, tournant autour de l'aire, pioorait ceux qui tombaient en dehors. De temps en temps, il poussait un cocorico sonore, puis grattait le sol et battait de l'aile d'un air batailleur et agressif.

- Il doit être mauvais, ce poulot, disait Jeannot, et je croirais fort que sa maîtresse lui donne à manger du pain bénit. Mais quelle idée d'avoir un coq et pas une seule poule? Vraiment, nous avons affaire à une drôle de femme!

En effet, hors Judas, on ne voyait, autour de la maison, aucun autre volatile.

Le soir, à souper, ils mangèrent du millet de sarrasin, de la tarte aux pommes de terre. Et, tout en soupant, ils pensaient faire auser la vieille: l'interroger sur son âge, sa famille et ses moyens d'existence.

Ayant soupé de bonne heure ce soir-là, ils s'attardèrent un instant à table, attendant qu'elle leur parlât de leur salaire. Mais elle n'avait point l'air d'y songer.

A la fin, après s'être regardés à plusieurs reprises, ils finirent par dire:

- Nous sommes fort bien ici; mais, tout de même, si nous voulons fêter Noël chez nous, il est temps que nous nous mettions en route.

- Eh oui! mes chers enfants, se hâta de répliquer la mère Pateline, il est grand temps que vous vous mettiez en route... Oui, il est grand temps de vous remettre en route, mes chers, mes bons enfants. Car c'est demain Noël et, par ce soir de messe de minuit, il ne convient point de rôder par les chemins, et vous n'êtes pas encore rentrés chez vous, tant s'en faut.

Puis, se levant pour vaquer à son habituelle besogne de chaque soir, elle se mit à chanter, dans son parler, un vieux cantique de Noël:

- Allons, varchis de Branges,

De Montpont, de Fraingy,

Eccompagnins les anges,

L'houra sonne i kiochi...

- Oui, mais reprit Jeannot, en appuyant sur les mots, nous avons battu votre froment, nous l'avons vanné et monté au grenier; nous avons aussi rangé votre paille... Nous nous sommes fort dépêchés et nous avons eu beaucoup de mal.

- Mais oui, mes chers bons enfants, repartit l'étrange femme, vous avez battu mon blé et rangé ma paille... Vous avez eu beaucoup de mal en vous dépêchant... Mais vous n'aviez qu'à ne pas vous dépêcher, moi je ne vous demande rien. Que vous me faites donc rire, mes chers mes bons enfants. Et en faisant une pirouette, elle reprit:

- Vachire, veit tes biaudes

Mets ton menthiau dessus,

Portins du mi, des gaudes

Po le petiot Jésus...

Comprenant enfin qu'elle ne voulait point entendre parler de salaire, les deux batteurs se levèrent, de colère prirent leurs sacs et leurs bâtons et s'en allèrent en faisant claquer la porte de la cabane.

- Bonsoir, mère Pateline! lui crièrent-ils quand ils furent dehors. Mais elle ne les entendit point, piaillant à tue-tête:

- Jean-Glaude, prends ta flûte,

Ton chalumieau, Landry:

L'Enfant-Dieu vos éthiûte,

L'Enfant-Dieu vos sourit...

- Hein? fit Jeannot, aurait-on cru cela de cette vieille fée? Nous avoir laissé nous esquinter à battre son froment et se moquer de nous ensuite! J'ai fort envie de me retourner pour aller l'étrangler.

- Ecoute, dit tout bas Pierrot à son compagnon, Judas perche derrière la cambuse, sur les limons d'une charrette...

- Tu as raison, répondit Jeannot, allons-y. Et tordons-lui le cou, à celui-là, sérieusement.

Un quart d'heure après, les deux hommes suivaient une desserte forestière et allaient atteindre une charrière conduisant à un village proche, lorsque Jeannot, qui portait le sac au fond duquel gissit Judas, se prit à dire à son ami:

- Il est ma foi pesant, ce sacré poulot! On va le manger ensemble, bien entendu; et si nous pouvons nous procurer un peu de vin pour trinquer à la santé de la mère Pateline, nous allons passer une bonne fête de Noël. Il nous a assez cassé la tête en chantant à longueur de journée... Hé! Judas, chante donc maintenant.

- Couquericou!!! fit Judas, en passant sa tête par la toile trouée du sac.

- Qu'est-ce que? Ben, par exemple! s'exclamèrent à la fois les deux larrons.

- tu lui as tordu la queue, dit Pierrot, et non le cou... Attends un peu que je l'arrange!

Et il voulut lui saisir la tête pour l'étrangler; mais il reçut sur la main un coup de bec qui fit jaillir le sang. Alors, il essaya de l'assommer avec son bâton, mais ce fut Jeannot qui reçut les coups.

- Lâche ton sac et abandonnons-le sur place.

- Oui, répondit Jeannot, mais ses arpions traversent l'étoffe de ma carmagnole. Il me tient, la sale bête. Ah! nous sommes bien montés!

- Oui, on est vraiment bien montés! Il n'y a qu'une chose à faire pour nous en débarrasser: le reporter où nous l'avons pris.

Et Judas claironnait éperduement réveillant tous les échos auxquels se joignaient les autres coqs, perchés dans les poulaillers des environs.

Quand la mère Pateline entendit la voix de son poulot qui lui revenait, elle sortit sur le seuil de sa porte:

- Tais-toi, Judas! cria-t-elle; sors du sac et vas te coucher. Et Judas sortit du sac et retourna se percher sur les limons de la charrette.

- Ah! mes enfants, commença la vieille, que vous me faîtes rire! Que vous me faîtes donc rire, mes bons enfants!...

Les deux batteurs n'entendirent point la suite de son discours. Heureux d'être à si bon compte délestés de leur indésirable fardeau, ils déguerpirent en toute hâte pour reprendre leur route. Ils ne rentrèrent à Varennes que huit jours plus tard, alors qu'on ne les attendait plus, fourbus et déguenillés, semblables à deux roulants et sans plus un sou en poche.

Quels avatars avaient-ils encore subis en cours de route? On ne le sut jamais.

Ils vécurent longtemps, m'a-t-on dit; et tous les ans, du 20 décembre à Noël, ils avaient beau s'encapuchonner la tête et se calfeutrer les oreilles, ils étaient assourdis nuit et jour, par les cocoricos de Judas et les piaillements de la mère Pateline.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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