Noël louhannais
François le Poilu
Il y a longtemps, longtemps, beaucoup plus de cent ans, une grande guerre éclata entre le roi de France et un monarque voisin.
Tout d'abord, on ne s'en aperçut point dans notre pays de Bresse; on entendait quelquefois dire que cette guerre était longue, bien coûteuse et meurtrière, mais c'était tout.
Un jour, pourtant, on apprit que les ennemis s'avançaient en Bourgogne: qu'ils pillaient, brûlaient, saccageaient tout, que bientôt ils seraient dans le Louhannais et que le roi demandait des volontaires pour rejeter ces sauvages hors de France. Ces nouvelles effrayèrent les populations et de jeunes hommes vaillants et courageux s'offrirent pour s'enrôler dans les troupes du roi.
Un beau jour une trentaine partirent, huchant et chantant. Un seul était triste. C'était un bûcheron nommé François, bon ouvrier, dur à la besogne, mais pauvre et malheureux; il avait depuis peu perdu sa femme, vaillante comme lui mais de faible santé. Elle lui avait laissé un petit garçon du nom de "Dodot" qu'il confia, avant de partir, à une tante avare et mauvaise que l'on appelait la mère Marimouche.
Des mois et des mois passèrent. Le bûcheron avait bien dit qu'il serait tôt de retour, mais il ne revenait point et n'envoyait jamais de ses nouvelles, car en ce temps le monde ne savait ni lire li écrire, et s'ennuyait beaucoup. D'ailleurs, sa grand'tante le battait et le nourrissait mal, tout en l'employant à des travaux trop rudes pour son âge.
Des mois, puis des mois passèrent encore. On entendit dire que les ennemis reculaient, mais nos Bressans ne revenaient toujours pas. Or, un soir d'hiver, la veille de Noël, la mère Marimouche envoya Dodot se coucher de bonne heure, disant qu'elle voulait aller à la messe de minuit prier le bon Dieu pour les pauvres soldats. Couché dans un mauvais lit à côté du poulailler, Dodot ne dormait pas, songeant à son père. Il avait souvent entendu dire aux voisins que si le roi de France avait assez d'argent, il pourrait acheter des armes, ravitailler ses troupes et, à la fin, chasser les ennemis.
"Ah! pensait-il, si j'étais riche! comme je donnerais de bon coeur tout mon or et mon argent au roi pour faire finir cette guerre afin de voir revenir mon papa".
C'était, je l'ai dit, la veille de Noël; et on sait que cette nuit-là, quand sonne l'heure de la messe, les bêtes se mettent à parler. Soudain, le coq de la mère Marimouche, Grand-Voleur, chanta d'une voix claironnante: "Alleluia a a!".
- Alleluia! répondirent d'autres coqs, très au loin.
La plus vieille des trois poules qui, avec le coq, composaient toute la basse-cour, se prit alors à dire:
"C'est l'instant où le Chevalier Chepran, qui gîte au haut de la vieille tour, va sortir pour aller à la messe. Si notre maîtresse le savait!".
- Pourquoi? interrogèrent à la fois les deux autres poules, la Grisotte et la Poussinotte.
- Parce qu'à cette heure le pont-levis est abaissé; et il y a là, dans un trou de mur, un trésor oublié par les anciens seigneurs. Quiconque le saurait et serait assez hardi pour l'y aller chercher en ce moment-ci ne courrait aucun risque et serait riche pour le restant de ses jours sans faire de tort à la personne.
- Oh! Oh! firent tout étonnées les deux poulettes.
- Alleluia a a! chanta derechef Grand-Voleur.
- Alleluia! répétèrent les autres coqs. Puis tout rentra dans le silence.
Où était située la Tour au Chepran, je ne saurais vous le dire. Peut-être à Cuisery, peut-être à Authumes, peut-être à Sagy. Tout ce que je sais, c'est que personne n'osait en approcher, surtout la nuit, car la voix lugubre des chats-huants répandait aux alentours une certaine terreur. Et personne ne savait, personne n'avait jamais entendu dire qu'il y avait un trésor caché dans ses murailles épaisses et entourées de fossés profonds et bourbeux.
Aussi le petit Dodot, avait-il écouté de toutes ses oreilles, en se dressant sur son séant, l'étrange révélation de la vieille poule. S'étant levé et vêtu hâtivement de ses propres habits, il s'apprêta résolument à courir à la tour pour s'emparer du trésor. Mais la nuit était si noire, malgré la neige qui couvrait les champs, que, sitôt dehors, il fut pris de frayeur. Bien attristée, il allait regagner sa couche, quand il vit qu'il y avait de la lumière à la fenêtre de l'uteau. La mère Marimouche n'était point allée à l'église prier Dieu pour les pauvres soldats, comme elle lui avait fait entendre: mais elle faisait des gaufres et s'en empifrait comme une vieille gaille avant de s'aller coucher.
Alors, s'armant de courage, il entra chez elle lui raconter, ce qu'il avait entendu dire à la Caquillonne. A peine le vit-elle que déjà elle levait son tisonnier pour lui en asséner un coup sur la tête: mais le petit se hâta tellement de débiter ce qu'il savait que le tisonnier resta le bout en l'air. Bouche bée, les yeux écarquillés, elle écoutait de toutes ses vieilles oreilles; puis brusquement, lachant, le tisonnier et déchirant la moitié d'une gaufre: "Tiens, petiot, dit-elle, mange et viens avec moi".
Elle alluma sa lanterne, prit un sac de toile et, poussant le petit dehors: "Vite, vite, allons vite, dit-elle". Et sans peur des loups qui hurlaient au loin ni des "orjus" qu'on voyait danser au bas des prés, elle se mit à courir comme une dératée, sautant les fossés, franchissant les haies, traversant les seigles dans la neige jusqu'à mi-jambes. Alerte comme à quinze ans, elle courait droit à la tour, sans pitié pour pour le pauvre Dodot qui, quoique jeune et bien plus agile qu'elle d'ordinaire, en ce moment ne pouvait la suivre. Arrivée auprès des fossés, elle constata avec satisfaction que le pont-levis était abaissé et qu'un profond silence régnait dans les ruines.
- "Attends-moi là, dit-elle à son petit-neveu, garde le sac et tiens-le ouvert".
Elle franchit le pont, pénétra sans peur dans la tour et avec sa lanterne en inspecta tous les coins.
A la fin, elle avisa une pierre qui semblait se desceller du mur: elle la fit choir, puis plongeant dans le vide son bras maigre elle sentit tout au fond des liards, des écus, des louis! Elle les tira de ses doigts crochus dans son tablier, puis repassant le pont elle revint les vider dans le sac.
La vue de l'or lui faisait ouvrir des yeux énormes: le cliquetis des louis faisait s'écarter ses oreilles; tout dans son visage riait; elle était complètement transfigurée. Et quand le dernier liard fut rangé, reprenant sa lanterne posée à terre, elle voulut retourner dans la tour pour voir si rien ne restait. LE petit avait beau la supplier: "Grand'tante, pleurait-il, le Chepran va rentrer. Grand'tante, répétait-il, grand'tante reviens!", elle ne l'entendait point, fouillant les gravais dans tous les coins et recoins.
Soudain, un huchement formidable retentit; quelque chose toucha le petit garçon et faillit le renverser, en même temps qu'une ombre gigantesque s'engouffrait sur le point qui se releva avec un fracas épouvantable. Dodo, effrayé, s'enfuit à toutes jambes, non heureusement sans emporter le sac. Il entendit, courant toujours, la mère Marimouche pousser un grand cri, puis le bruit de son corps tombant dans les fossés. Le Chevalier Chepran se vengeait de la perte de son trésor!
Arrivé plus mort que vif à la maison dont sa tante avait laissé la porte ouverte, il s'y enferma à clef et se coucha à côté de son précieux sac, songeant comment il allait s'y prendre pour le porter au roi: car il voulait absolument le porter au roi pour qu'il pût finir la guerre, afin de voir rentrer son papa. Il passa le reste de la nuit à réfléchir; puis quand le jour parut, il se leva, s'habilla le plus proprement qu'il put, mangea une gaufre, en mit une autre dans sa poche pour la faim à venir, jeta son sac sur son épaule et se mit en route. Il faisait froid, et la neige s'attachait à ses sabots; sa charge étant assez lourde, il marchait avec peine. Il suivait les chemins étroits, bordés de hauts buissons, dans la crainte d'être vu, car il ne tenait point à dire où il allait ni ce qu'il portait.
Quand il eut fait près d'une lieue et demie, il se trouva en pays inconnu et il commença de songer qu'il lui faudrait cependant bien demander quelle route il fallait prendre pour aller chez le roi; mais il ne voyait personne, tout le monde étant aux églises. Arrivé à un carrefour, comme il hésitait, ne sachant s'il fallait tirer à droite ou à gauche, il vit venir à lui un mendiant.
- Le mendiant connaît tous les chemins, se dit-il, il m'indiquera bien celui qu'il faut suivre.
Poilu, barbu, chevelu, ballonneux et boîteux, le besacier marchait péniblement, non sans relever fièrement la tête en regardant de côté et d'autre, en homme qui connaîtrait le pays. Soudain, voyant le pauvre petit: "Hé! mon petiot Dodot, s'écria-t-il, où t'en vas-tu comme ça?".
C'était le soldat François qui rentrait dans ses foyers, car la guerre était finie et les ennemis chassés de France, Dodot, reconnaissant la voix de son père, poussa un grand cri de joie et courut se jeter à son cou, après s'être lestement débarrassé de son fardeau en le laissant tomber dans une fondrière. Après qu'ils se furent longuement embrassés, François dit à son fils: "Mais petiot, dis-moi où tu allais?"
Et Dodot, vite raconta ce qu'il avait entendu dire à la Caquillonne, la course à la tour, la mort de la mère Marimouche et jusqu'à son projet de porter son trésor au roi.
- Mais, dit le père, qu'as-tu fait de ton sac? - Je l'ai jeté... Je ne sais plus où... Car à quoi bon le porter au roi du moment que la guerreest finie? Et nous... nous n'en avons pas besoin maintenant, puisque tu es de retour.
Et le soldat François, embrassant de nouveau son fils, lui dit, souriant de sa naïveté: "Si, petiot Dodot, si; plus que jamais nous en avons besoin. Tiens; touche et regarde!" Et il lui montra sa jambe gauche qui était de bois, puis il lui fit toucher sa manche droite, dans laquelle il n'y avait plus de bras. Le pauvre enfant, en voyant son père ainsi mutilé, se mit à pleurer à chaudes larmes.
- On ne pleure pas sur ces misères, petiot, quand la Patrie est hors de danger, dit fièrement le soldat François.
Et Dodot sècha ses larmes, tout méerveillé d'entendre son papa parler si bien. Puis après avoir retiré le précieux sac de la bourbe, tous deux revinrent à leur village où tout le monde voulait emmener diner le soldat; mais le père et le fils préférèrent rentrer dans leur chaumière où, après avoir tordu le cou à Grand-Voleur, ils célébrèrent joyeusement la Noël et la fin de la guerre.
Le soldat François, à l'abri de la misère, grâce au trésor de la Tour au Chepran, vécut heureux jusqu'à la fin de ses jours: et comme il ne pouvait plus se raser, privé qu'il était de son bras droit, il garda toujours sa longue barbe. Ce qui fit qu'on l'appela dans le pays: François le Poilu, nom que porta également son fils, et que les arrière-petit-fils de son fils portent encore dignement aujourd'hui.
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
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