Les Noëls louhannais

Jean-Jean "la belle oreille"

 

 

Vous me demandez, nous répondit le vieux Dodot Maucuit, si j'ai connu ce Jean-Jean la Belle Oreille dont vous entendez quelquefois parler? Je ne veux pas dire que je l'ai connu, non, mais mon père qui l'avait remplacé comme petit domestique à la ferme de la Grange-Maigre, m'a souvent raconté son histoire.

On n'a jamais su son nom de famille; quant à ce surnom de "la Belle Oreille" accolé à son prénom, il lui fut octroyé à la suite d'une correction, par lui reçue, pour une chétivité qu'il avait commise, alors qu'il demeurait chez les Fontanier, de la Grange-Maigre.

Il pouvait avoir, à cette époque, de 15 à 16 ans, et comme c'était un franc vaurien, il ne restait jamais plus de deux ou trois mois chez les mêmes maîtres. D'ailleurs il n'était entré chez les Fontanier qu'en cours d'année, après avoir été renvoyé de chez les Ruget, de la Sapinière, où il s'était signalé par quelques méfaits.

Or, pour se venger de ses anciens patrons, quand vint le soir de la messe de minuit, il s'en alla rôder autour de la ferme et lorsque Benoît Ruget fut parti à l'église avec sa femme et ses filles, il pénétra à l'étable des vaches, détacha Casimir, un grand bouc barbu et cornu, d'au moins 15 ans d'âge et mauvais comme le diable, et le fit sortir pour le mener aussi assister à la messe.

Le fermier avait bien laissé ses deux grands valets à la maison, leur recommandant de ne point s'absenter et d'être vigilants, car l'année d'auparavant on lui avait dérobé, ce soir-là, six perches de turquis pendu sous ses avants-toits; mais les deux hommes, une fois seuls, se chamaillèrent en jouant aux cartes et ne s'aperçurent de rien.

Une fois hors de l'étable, le bouc, alléché par des poignées de tabac que lui donnait de temps à autre le garnement, se laissa entraîner jusqu'à l'entrée principale de l'église. Arrivés là, comme il n'y avait plus personne dehors, la messe étant à moitié dite, mon gaillard poussa la bête à l'intérieur, puis entra par une autre petite porte.

Ici, il faut que je vous dise que Benoît Ruge, outre qu'il fit valoir une des plus grosses fermes de chez nous, exerçait encore, les dimanches et jours de fête, les fonctions de suisse en notre église paroissiale. Ces fonctions ne lui rapportaient pas beaucoup d'argent, mais il en était tout de même fier à cause d'une certaine considération dont, en ce temps-là, elles étaient l'objet de la part des autres paroissiens.

Or, à un certain moment, comme il remontait vers le choeur en faisant sonner sa hallebarde sur les dalles, il entendit la grande porte qu'il venait de pousser se rouvrir avec bruit, puis un murmure de rires mêlés à des gloussements d'effroi.

S'étant retourné pour voir ce qu'il y avait et imposer le silence, il se trouva face à face avec son bouc, son Casimir, qui se dressait majestueux et puant!

De surprise, tous les poils de son corps se hérissèrent et la hallebarde faillit lui choir des mains.

Mais s'il avait tout de suite reconnu son bouc, celui-ci ne reconnut point son maître sous le costume chamarré du suisse; aussi fit-il front obstinément lorsque ce dernier, sa stupeur passée, voulut le chasser en le menaçant de son arme. C'est alors que voyant qu'une lutte allait s'engager, au grand scandale de l'assistance, la mère Ruget, la Pacaude, se leva de son banc et appela Casimir, lequel, tout heureux de voir là sa maîtresse, la suivit docilement pour aller reprendre sa place à l'étable des vaches la Pacaude se leva de son banc et appela Casimir, lequel tout heureux de voir là sa maîtresse, la suivit docilement pour aller reprendre sa place à l'étable des vaches.

Le bouquin parti, le silence se rétablit peu à peu et la messe continua. Le prêtre, qui avait déjà chanté le Gloria, troublé un instant comme les fidèles, le chanta une seconde fois, mais personne ne lui en dit rien.

Quant à Jean-Jean, assis près de la petite porte par où il était entré, il affectait n'avoir rien vu et tenait les yeux fixés dans son paroissien ouvert, remuant rapidement les lèvres comme pour rattraper le temps perdu. Mais cette attitude le trahit, et son entrée dans l'église ayant coïncidé avec celle de Casimir, l'assistance l'accusa nettement, et avec juste raison, d'être l'auteur de cette farce inconfrue.

Le suisse rentra chez lui fort en colère; aussi je vous laisse à penser aux compliments que reçurent de lui ses deux domestiques! Il passa sa journée de Noël à la messe et aux vêpres et ne dit rien à personne de ses projets. Mais le surlendemain, se levant de grand matin, il s'en alla à l'étable des Fontanier où il savait que Jean-Jean devait être couché et, l'attrapant par une oreille, il le fit se lever et mettre son pantalon puis, nu-pieds dans ses sabots, il voulut le mener devant le curé pour, comme vous dites aujourd'hui, lui faire laver la tête.

Le chenapan, déjà fort et vigoureux, voulait se défendre et envoyait force coups de pieds dans les jambes de son tortionnaire, espérant lui faire lâcher prise; mais Benoît Ruget avait la poigne solide et la colère l'excitant, plus l'autre se débattait, plus fort il le serrait. A la fin, voyant que ses efforts étaient vains, Jean-Jean se rendit et se laissa consuire.

Quand il fut à genoux devant le curé, celui-ci l'admonesta sévèrement, qualifiant d'odieux sacrilège le fait d'avoir amené une bête immonde dans le lieu saint, puis il lui fit aussi des reproches sur sa mauvaise conduite envers ses maîtres et lui prédit que, s'il persistait dans cette voie, il finirait ses jours sur l'échafaud et irait ensuite en enfer pour l'éternité.

Devant la mine contrite du coupable, et après promesse de sa part de ne pas recommencer, il ordonna à son suisse de lui pardonner et de le laisser courir.

Une fois libéré, une fois hors de la cour du presbytère, mon Jean-Jean se retourna vers ses bourreaux, leur tira la langue et leur fit un beau pied de nez avant de disparaître prestement derrière le mur de clôture... Ah! le bon apôtre!

Mais son oreille, sa pauvre oreille gauche, avait été si tiraillée, si mise à mal qu'elle semblait vouloir se décoller et pendait comme une feuille de chou qui se détache du trognon... Et toute sa vie il allait la garder ainsi, aplatie, écartée de la tête et beaucoup plus longue que sa soeur. A deux cents pas, le long des chemins, on le reconnaissait rien qu'à cette oreille. Et les filles, les filles surtout, toujours prêtes à rire, s'écriaient en le voyant : "Oh! la belle oreille! la belle oreille!"

Et dès lors, il ne s'appela plus que "Jean-Jean la Belle Oreille". Alors, se voyant gouaillé par tout le monde et aucun fermier ne voulant plus l'engager, le pauvre bougre quitta le pays.

S'amenda-t-il par la suite? Probablement, car on n'a point entendu dire qu'il soit mort sur l'échafaud.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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