Les Noëls louhannais

Nativité

 

 

Lorsqu'il eut fini de manger sa soupe, Borgnaud, Claude-Marie Borgnaud, du Champ-Piochet, dit à la Marie-Louise, sa femme, de lui préparer des habits propres, car il voulait aller, selon sa vieille habitude, passer la veillée chez Jean Benoît, son ami, pour se rendre ensuite avec lui à la messe de minuit.

- A la messe de minuit! s'exclama la Marie-Louise, tu veux aller à la messe de minuit! Par un temps pareil! Mais, voyons, tu retombes en enfance!... Oh! je sais bien ce qui te mène... Ce n'est pas la dévotion. Mais tu vas chez Jean Benoît pour y manger des marrons et y boire du vin blanc. Tout simplement.

- Je n'ai jamais manqué la messe de minuit, répliqua Borgnaud, et ce n'est pas encore cette année que je la manquerai.

Dehors, depuis la fin du jour, il neigeait à gros flocons et un vent aigre faisait rage. Après que, en maugréant, sa femme lui eut donné son linge, le vieux lui demanda encore une pièce de 40 sous.

- 40 sous! cria-t-elle, je n'ai point de pièce de 40 sous, je n'ai plus qu'un louis de 20 francs.

- Alors, donne-moi ton louis, je le changerai.

- 20 francs! Changer un louis de 20 francs! Pour aller à la messe de minuit! Mais qu'est-ce que tu veux faire de 20 francs?...

Oui, répéta-t-elle, comment se parlant à elle-même, qu'est-ce qu'il peut bien vouloir faire d'un louis de 20 francs?

Enfin, après s'être enroulé la tête dans un gros cache-nez, se munit d'un fort parapluie et se mit en route.

Tant qu'il chemina dans la ruelle qui, partant de sa cour, sinuait entre deux bois bordés de hautes douves, il ne se ressentit pas trop du froid; mais une fois arrivé sur le chemin vicinal en pays découvert et exposé au vent, il se dit qu'il eût été peut-être bien avisé en restant chez lui. Mais, maintenant, il ne fallait pas songer à s'en retourner. Que dirait la Marie-Louise? Et puis, une fois chez son vieux camarade, qui demeurait tout près de l'église, il se ferait sécher, s'il était mouillé, et se remettrait en buvant du vin chaud; puis, après que tous deux auraient bien causé, bien collationné, ils s'en iraient gaillardement à la messe, où le curé ne manquerait pas de les remarquer, car certainement il n'y aurait pas beaucoup de monde.

Oui, chez Jean-Benoît, il prendrait ses aises. Il serait comme chez lui. Mieux que chez lui, car Jean-Benoît, qui était veuf depuis deux ans, vivait dans une certaine aisance et aimait à bien recevoir ses amis. Le connaissant de vieille date, étant restés ensemble pendant cinq ans comme valets chez le père Ruget, ils n'éprouvaient aucune gêne vis-à-vis l'un de l'autre. Au contraire, ils aimaient à se rencontrer fréquemment pour causer du temps passé.

Le long de la route, sur laquelle la neige, par endroits, formait déjà des barrages qu'il franchissait avec peine, il ne rencontra personne. a un tournant, une roulotte de camps-volants gisait, abandonnée dans un fossé avec une roue cassée.

Toutes les maisons près desquelles il passait étaient closes; à peine apercevait-il, parfois, par les fentes des volets soigneusement tirés, un peu de lumière. Pas un chien dehors. Oh! la vilaine nuit de Noël! Et jamais il n'arriverait!

Cependant, après une heure de marche pénible, il atteignit le bourg. La maison de Jean-Benoît n'était pas sur la route; sise à l'écart de l'agglomération, il fallait, pour y accéder, suivre un bout de desserte d'une centaine de mètres de long.

En entrant dans la cour, il vit de la lumière aux fenêtres de l'huteau, à celle de la chambre à feu et aussi à l'étable. Que signifiait cela?

Déjà, sur le seuil, il secouait ses deux sabots et s'apprêtait à crier joyeusement: "Hé! Jean-Benoît! Fais chauffer du vin blanc, je suis gelé!", quand Jean-Benoît sortit de l'huteau et, se précipitant à sa rencontre, lui dit à brûle-pourpoint:

- Ah! te voilà!... Va vite quérir la Rosalie... Vite, vite, vite!...

- Hein? Quoi?... Qu'est-ce que tu me chantes, bégaya l'autre tout abasourdi.

En deux mots, son ami le mit au courant: Un nomade, un vannier ambulant, repoussé de partout, était venu à la tombée de la nuit, s'introduire dans son étable, avec sa femme et sa bourrique, en jurant ses grands dieux qu'il éventrerait quiconque essayerait de le faire sortir, car sa femme, qui commençait à se sentir prise des douleurs de l'enfantement, était à bout de forces et ne pouvait aller plus loin.

Et comme Borgnaud, hébété, ne bougeait pas:

- Va vite, va vite chercher la sage-femme... Le vannier ne veut pas y aller, et moi, tu comprends que je ne tiens pas à m'absenter. Et, ce disant, il repoussa Borgnaud au dehors, tandis que lui rentrait au logis.

Machinalement, Borgnaud se remit à patauger dans la neige pour aller chez la Rosalie, c'est-à-dire à deux kilomètres de là.

- Ben, par exemple! Ben, par exemple! marmonnait-il tout le long du chemin. Ce coup-là, j'aurais bougrement mieux fait d'aller me coucher. Une jolie veillée de Noël que je vais passer là! Ben, par exemple!

Quand il arriva chez la sage-femme, il y trouva quatre hommes jouant aux cartes, et le maître de céans lui apprit qu'on était venu quérir sa femme, le matin, pour l'emmener aux Grands-Bois, un hameau sis aux confins de la commune; il n'avait donc qu'à se diriger de ce côté-là. D'ailleurs, il était plus que probable qu'il rencontrerait la Rosalie en cours de route.

Quand il eut quitté les joueurs, Borgnaud fut prêt de s'en retourner directement chez lui... Cependant, il réfléchit; que dirait Jean-Benoît qui comptait sur lui et devait l'attendre avec impatience? Après avoir juré quelque peu, il se mit en marche dans la direction des Grands-Bois.

Quand il fut à la maison indiquée, on lui dit qu'un jeune homme était venu réclamer la mère-grand, dans l'après-midi, pour l'emmener plus loin... Oh! pas bien loin, au premier hameau sis sur la commune voisins.

Cette fois-là, Borgnaud se fâcha. Il jura, sacra, tempêta contre le mauvais temps, contre les femmes, qui s'étaient toutes donné le mot pour accoucher ce soir-là, et surtout contre Jean-Benoît qu'il traita d'imbécile et de sans-gêne... Oui, c'était un imbécile de recueillir ainsi les camps-volants; et c'était aussi un sans-gêne de faire faire ses commissions aux autres au lieu d'aller les faire lui-même.

Finalement, après avoir bien crié, il marcha quand même et rejoignit enfin celle qu'il cherchait, juste au moment où elle s'apprêtait à s'en retourner chez elle.

Il neigeait toujours. Revenus tous deux chez Jean-Benoît, tandis que la Rosalie se rendait à l'étable assister la femme du vannier, Borgnaud entrait chez son ami qu'il trouvait au coin du feu en train de se morfondre.

Ah! ce qu'il se plaignait! Vrai, il allait en claquer. Il n'en pouvait plus. Il avait eu chaud, il avait eu froid et ses deux pieds ne tenaient plus dans ses sabots qui étaient pleins de neige. Sûrement, il allait en claquer. Quelle idée, aussi, de l'avoir fait courir après la sage-femme au lieu d'envoyer quelqu'un, tout de suite, prévenir la gendarmerie?

Jean-Benoît lui fit signe de ne pas crier si fort, car le vannier ne paraissait pas commode; à plusieurs reprises, il l'avait entendu proférer des menaces contre ceux qui lui avaient refusé l'hospitalité.

après avoir donné des chaussettes de rechange à Borgnaud, il lui fit avaler un grand bol de vin chaud, après quoi il l'invita encore pour le calmer tout-à-fait, à coucher à la maison et à y passer la journée de Noël, invitation que l'autre se hâta d'accepter.

Un moment après, comme il se chauffait béatement, à peu près remis de sa fatigue et de ses émotions, la mère-grand revint de l'étable annoncer qu'un enfant y était né, entre l'ânesse et la vache, et que la mère était au mieux; en même temps, en buvant une tasse de café, elle donna quelques ordres à Jean-Benoît, demanda du linge et tout ce qu'il fallait pour soigner l'accouchée. L'enfant était une fille, qui ne paraissait pas très robuste; il était donc urgent de la baptiser au plus tôt, c'est-à-dire le lendemain.

- Vous allez être le parrain, dit-elle à Borgnaud; quant à la marraine, je me charge d'en trouver une demain matin.

- Parrain! moi! s'exclama-t-il, bondissant; ben, par exemple! Je n'ai jamais été parrain de ma vie.

Mais quand la Rosalie avait quelque chose en tête, ce n'était point la peine d'essayer de lui résister. Elle aimait à faire marcher les gens, et quand elle se donnait la peine de vouloir raisonner, elle n'était jamais à court d'arguments.

- Justement, répliqua-t-elle, aussitôt, la Providence a voulu que vous eussiez ce grand honneur de faire une chrétienne, avant de mourir. Nous allons la baptiser demain, insista-t-elle, et nous l'appellerons "Noelle".

- Appelez-la "Messe de minuit" si vous voulez, mais moi, je m'en vas.

Et il se leva, chaussa ses deux sabots qu'il avait mis à sécher derrière le fourneau et s'empara de son parapluie, prêt à partir.

Alors, Jean-Benoît intervint:

- Allons, allons, Claude-Marie, supplia-t-il.

Mais l'autre ne voulait rien savoir et ne songeait qu'à s'échapper.

- Tu sais bien qu'il faut que je rentre chez moi!... Et puis, tu ne voudrais pas me voir parrain un jour de Noël, avec ma roulière et mes deux sabots!

- Tu chausseras mes bottes et tu mettras ma carmagnole.

- Mais encore une fois, voyons, je te dis qu'il faut que je rentre. Je n'ai pas un sou en poche.

- Je te prêterai 20 francs. Voyons Claude-Marie, c'est une charité. Et, puis, tu ne voudrais pas, maintenant, me laisser seul avec tout àa sur les bras.

- Vraiment, reprit à son tour la Rosalie, avec son franc-parler habituel, vous n'êtes guère charitable; beaucoup moins que votre camarade.

Honteux et vaincu, Borgnaud se rassit et baissa la tête.

Et tout le monde oublia la messe de minuit, chacun ayant d'autres soucis en tête.

Le lendemain, avant les vêpres, la petite tzigane était tenue sur les fonds baptismaux par Claude-Marie Borgnaud et la femme du notaire. A cette occasion, Jean-Benoît, qui était assez bon cuisinier, ayant été marié avec une servante de curé, avait préparé une bonne marande à laquelle tout le monde fit honneur.

A la fin du repas, la notairesse ayant glissé dans la main du vannier, une pièce d'or, Borgnaud, que les bons plats bien arrosés avaient rendu subitement tendre et généreux, y alla aussi de son louis. Alors, le nomade, ému et reconnaissant, voulut embrasser tout le monde. Bref, ce fut une belle journée.

N'empêche que les années qui suivirent, quand revint le veille de Noël, la Marie-Louise, qui était la contrariété même, eut, beau préparer des habits propres et les poser bien en évidence devant son vieux; jamais celui-ci ne manifesta l'intention de retourner ce soir-là, passer la veillée chez Jean-Benoît.

Et je crois bien, quoiqu'il vécût encore de longues années, qu'il est mort sans avoir revu sa filleule.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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