Les Noëls louhannais

La messe de l'abbé Ferdinand

 

 

C'est une vieille histoire du temps passé...

La veille de Noël de l'an je ne sais combien, M. Claude Gaufre, curé archiprêtre de Sagy, pria son vicaire, lui-même étant fort âgé, de vouloir bien se rendre en la petite paroisse de Saint-Martin-du-Mont, dont il était aussi le desservant, pour y célébrer la messe de minuit.

Il faisait un froid de loup, la neige couvrait la terre et la bise soufflait dessus.

Sur les 8 heures du soir, l'abbé Ferdinand, c'était le nom du vicaire, se mit allègrement en route, prenant par un sentier étroit pavé de pierres plates et sinuant à travers champs. Il parlait de bonne heure afin d'avoir le temps d'entrer dans une ferme près de l'église, pour s'y chauffer un peu et s'y faire sécher, si besoin était, avant d'aller faire ses préparatifs pour dire sa messe.

C'était un jeune prêtre fort savant, dit-on, très pieux et excellent prédicateur; on ne lui connaissait qu'un défaut: c'était d'aimer un peu trop les cartes.

Arrivé à la ferme, où, sous la vaste cheminée flambait une énorme tronche de chêne, on le fit asseoir près du feu et la fermière, pour qu'il pût se faire sécher, l'obligée à enlever ses souliers dans lesquels était entrée de la neige. Mais l'abbé ne prenait point garde à cela! Son attention était allée tout de suite vers une table autour de laquelle six hommes, en bonnets de coton, s'absorbaient dans une bruyante partie de bête hombrée.

Il y avait là le patron de la ferme, Jean-Claude Simon, ses deux fils, deux domestiques et un autre fermier du voisinage, venu passer la veillée, en attendant l'heure de la messe. L'abbé s'intéressait au jeu à tel point qu'à plusieurs reprises la mère Simon et ses deux filles, qui faisaient des gaufres pour le lendemain, durent éteindre le feu qui prenait à sa soutane.

Il regardait jouer déjà près d'une heure quand tout à coup un homme entra, criant très fort:

- C'est malheureux, j'aurais une folle envie de faire une petite partie, et à l'auberge où je viens de souper, personne n'a voulu jouer avec moi; et ici, je m'aperçois qu'il en sera probablement de même.

Ce personnage était arrivé à Saint-Martin un peu avant la nuit, accompagné d'une mule chargée de marchandises de toutes sortes: étoffes, rasoirs, boucles d'oreilles, etc... Après avoir fait une tournée dans les environs, contrairement à l'habitude des marchands ambulants de cette époque, qui se laissaient héberger dans les fermes, il s'était rendu à l'unique auberge du lieu pour y demander à manger, à coucher et à loger sa mule. L'aubergiste lui avait répondu qu'il pouvait lui donner à souper et aussi le coucher; quant à la mle, il n'avait pas de place pour elle dans son étable, mais que, s'il voulait se donner la peine de demander au fermier volain, celui-ci ne refuserait certainement pas de la loger dans son écurie.

Après avoir remisé sa bête chez le père Simon, le marchand était retourné à l'auberge et s'était enquis de ce qu'on allait lui servir à souper. Et comme on lui avait répondu qu'il y avait de la soupe aux haricots et des pommes de terre en robe de champ, il s'était aussitôt recrié:

- Quoi? des haricots? des pommes de terre? Je n'en veux point! Servez-moi d'abord des saucisses et, ensuite, une bonne grillade de cochon.

- Des saucisses? de la grillade? Mais nous n'en avons pas! avait gémi la cabaretière en levant les bras au ciel.

- Et cela, qu'est-ce donc? avait répliqué l'homme en touchant du pied un panier posé à terre et contenant des raves et une tranche de courge, le tout pour le bétail.

Et soudain, les raves s'étaient muées en saucisses, et la tranche de courge en un beau quartier de lard bien entrelardé.

- Et hâtez-vous de me servir, avait ajouté le marchand, toujours sur le même ton bourru, sinon je vous change en andouilles!

Le cabaretier et sa femme n'en revenaient pas.

Une heure après, tout le monde savait qu'il y avait à l'auberge un étranger qui opérait des miracles.

Aussi lorsqu'il était entré chez le père Simon, la mère Simon avait-elle fait signe à l'abbée de se méfier de cet homme, mais l'abbé, trop heureux d'avoir trouvé un partenaire, n'y avait point fait attention.

Une petite table, sur laquelle semblait attendre un jeu de cartes enemployé, était dans un coin, près du feu; les deux hommes s'y installèrent en face l'un de l'autre, et la partie, une partie enragée, commença.

Tous deux maniaient les cartes avec dextérité. D'abord la veine sembla vouloir favoriser le marchand: l'abbé perdait, perdait. A 11 heures, il était, comme on dit, nettoyé. Puis, pendant un moment, les chances s'égalisèrent; enfin, aux approches de minuit la veine changea tout à fait de côté: l'abbé maintenant gagnait.

Et les deux joueurs se hâtaient, jonglant avec les cartes qui volaient et claquaient sur la table avec une extraordinaire rapidité.

Les autres joueurs se hâtaient, jonglant avec les cartes qui volaient et claquaient sur la table avec une extraordinaire rapidité.

Les autres joueurs ayant fini leur partie, se chauffaient les pieds, quand tout à coup sonna le dernier coup de la messe. La mère Simon, qui devait y communier ainsi que ses deux filles, dit timidement:

- Monsieur l'abbé, la messe est sonnée.

- J'y vais, j'y vais, répondit-il.

Mais il gagnait toujours et les cartes tournoyaient plus vite que jamais.

- Monsieur l'abbé, répéta au bout d'un instant la fermière inquiète, la messe est sonnée.

- J'y vais, j'y vais... Atout!

Les autres hommes étaient sortis et les femmes demeuraient, consternées.

Résolument, la fermière s'approcha du vicaire et lui mettant la main sur l'épaule, pour la troisième fois, lui cria très fort:

- Mais, Monsieur l'abbé, votre messe?

L'abbé qui tenait les matadors ne répondit point, mais il eut de la main un petit geste d'impatience qui semblait dire: Au diable la messe! Du moins ce fut ainsi que l'homme à la mule l'interpréta, car il éclata de rire, d'un rire insolent et mauvais qui effraya les trois femmes, qui passèrent dans une autre chambre.

- Je crois, foi de Méphis... hum! laissa échapper le marchand, que Monsieur l'abbé va me gagner tout mon avoir: argent, mule et marchandises!

La lampe charbonnait, la tronche allait bientôt être consumée, et le jeu marchait toujours.

Lorsqu'enfin la partie prit fin, l'abbé Ferdinand empocha une poignée de gros sous, des pièces d'argent et un louis ou deux.

- Ce sera pour mes bonnes oeuvres, tout pour mes bonnes oeuvres, dit-il comme pour s'excuser de son gain.

Puis se précipitant, sans même prendre le temps de relacer ses souliers, il courut à son église.

Hélas! elle était fermée et toutes ses lumières éteintes! Sonneur, chantre, enfant de choeur, fidèles, tout le monde, las d'attendre, était parti se coucher en maudissant ce prêtre qui leur faisait faux-bond.

- Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa! gémit tout haut l'abbé, en reprenant le chemin de sa cure. Heureusement, ajouta-t-il, que je pourrai, grâce à l'argent que je viens de gagner, réparer un peu cette faute, en faisant des bonnes oeuvres, beaucoup de bonnes oeuvres!

A peine eut-il prononcé ces mots, qu'il entendit encore une fois l'éclat de rire de son étrange partenaire qui, dans les ténèbres, regagnait son auberge.

Lorsqu'au matin, le vieux curé Gaufre, après avoir frappé à sa porte, pénétra dans la chambre de son vicaire, il demeura cloué sur place en le voyant, la figure défaite, tirer de ses poches, non des louis, non des écus ni même des liards, mais tout bonnement des feuilles sèches, des rondelles de raves et des pelures de pommes de terre.

- Monsieur l'abbé, dit-il enfin, est-ce que par hasard vous auriez perdu la raison?

- Hélas! fit en pleurant le pauvre vicaire, c'est bien plus grave! Je suis en train de perdre mon âme!

L'abbé Ferdinand ne perdit point son âme mais il fut envoyé fort loin, dans une autre paroisse où, dit-on, il ne toucha jamais plus aux cartes. Mais les paroissiens de Saint-Martin-du-Mont perdirent leur messe de minuit, car c'est dès lors à ce qu'on prétend, que les curés de Sagy, redoutant sans doute quelques nouveaux traquenards du diable, renoncèrent à aller officier nuitamment, la veille de Noël, dans leur petite église.

 

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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