Les Noëls louhannais
Le coffre-fort du notaire Malfou
Dans la nuit du 24 décembre d'une des vingt-cinq premières années du siècle passé, trois femmes du hameau des Devants, munies d'une lanterne, traversaient le bois des Piles pour se rendre à Sagy assister à la messe de minuit.
Sur le point d'arriver en pays découvert, elles virent, au bout du sentier qu'elles suivaient, une lumière qui, d'abord, venait à leur rencontre, faire soudain un brusque détour, puis disparaître sous la futaie pour réapparaître, un instant après, dans les hautes branches d'un arbre.
Les trois femmes s'arrêtèrent, n'osant plus avancer. Tout à coup, elles entendirent le tronc de l'arbre crier et grincer, comme s'il avait été mordu par une gueule aux dents d'acier.
Effrayées, elles retournèrent rapidement sur leurs pas et, en marmonnant mainte oraison, s'en allèrent sortir de la forêt par un autre chemin.
Le lendemain, jour de Noël, dans l'après-midi, quelques hommes du hameau, dont la curiosité avait été piquée par les dires des commères se rendirent au bois pour voir si l'être mystérieux qui y avait manifesté sa présence de si étrange façon, y avait laissé quelques traces de ses maléfices.
Ils eurent tôt fait de trouver l'arbre sur lequel était apparue la lumière, car il portait, à environ neuf pieds du sol, une entaille fraîchement ouverte; mettant à nu une longue excavation, creusée par les pics; et, à son pied, une poussière noire de bois pourri, des excréments d'oiseaux extraits de cette excavation formaient un amas dans lequel avaient fouillé des doigts...
Que signifiait cela? Qui avait osé?, et dans quel but, aller un soir de messe de minuit, fouiller dans le tronc du "chêne à Morin"?...
Car, dans le hameau, on avait baptisé cet arbre le "Chêne à Morin", parce qu'un individu de ce nom, traqué pour je ne sais quels méfaits, s'y était nuitamment pendu, trente ans auparavant.
Les hommes se livrèrent à mille suppositions, toutes plus extravagantes les unes que les autres. Voici tout simplement la vérité:
A quinze toises environ du chêne à Morin, dans le champ joignant le bois s'élevait la masure du notaire Malfou, lequel était décédé depuis quelques semaines.
J'ai hâte de vous dire que le défunt n'était pas plus notaire que moi. C'était tout bonnement un vieux besacier qui avait nom: Jean-Marie Malfou; mais on disait toujours: "le Notaire"; pourquoi? je n'en sais rien.
Dans sa jeunesse, le Notaire avait été valet de ferme. Vers sa vingtième année, à la suite d'un accident, il était demeuré légèrement boîteux; obligé de rester quelque temps sans travailler et n'ayant pas de ressources, il s'était muni d'un sac et d'une béquille et était allé faire une petite toutnée à travers la commune.
Cette première tournée ayant été fructueuse, il en fit d'autres; et, par la suite, élargissant, comme on dit, le cercle de ses opérations, ses concitoyens se lassant de lui faire l'aumône, il s'était mis à parcourir toutes les communes environnantes, allant même jusque dans le Jura. Plus tard, il s'était fait bâtir la petite chaumine où il devait finir ses jours. Devenu vieux, maniaque et quelque peu maboule il avait dès lors cessé tout commerce avec ses voisins, vivant seul, ayant pour toute compagnie une pie, nommé Fanie, avec laquelle il baragouinait continuellement quand il n'était pas à béquiller par les chemins.
Comme il lui avait "ôté le fil", la Fanie répétait son nom, ses mots, des membres de phrases et même des phrases entières. Mais bref...
Le Notaire, ai-je dit, était mort. Deux cousins, ses plus proches héritiers, avec lesquels il n'avait jamais eu de relations de son vivant, s'amenèrent, ce 24 décembre, veille de Noël, pour recueillir sa succession. Car le cujus devait laisser de l'argent. Souvent, en allant au bois, on l'avait entendu monologuer tout haut dans sa masure:
"Un... deux... trois! disait-il. Dix-sept louis, Jean-Marie!"
Et la Fanie, perchée sur quelque meuble, près de lui, répétait mot à mot. Mais tous deux parlant alors à la fois, on ne comprenait plus rien à ce qui suivait.
Pour trouver le magot, les deux héritiers, qui avaient conféré tout d'abord avec un tabellion du pays, commencèrent par tout mettre sens dessus dessous dans la cassine. Ils ouvrirent des tiroirs, cherchèrent dans des sabots, dans de vieux pots: mais vainement. Ils grattèrent ensuite dans les fentes des murs, soulevèrent des pavés, toujours sans résultat. A la fin, ils défirent le lit: là, ils trouvèrent des punaises dans le bois, une nichée de rats dans la paillasse et des puces un peu partout, mais d'argent point.
L'agasse, perchée sur le dossier de l'unique chaise, les regardait faire en marmottant: "Un... deux... trois!... Dix-sept louis, Jean-Marie!... le chêne à Morin, mon voisin!".
Horripilé par son incessant verbiage, l'un des héritiers lui donna un soufflet. Etourdie par le coup, la bête chut, se débattit un moment, puis sembla morte. L'homme alors, la prit par une patte et la jeta par-dessus la haie, dans la desserte qui passait devant la maison; puis, la nuit venue, les deux cousins, quelque peu déçus, fermèrent la porte à clef et s'en allèrent, remettant leurs recherches à une autre fois.
A ce moment, un jeune homme qu'on appelait Cyprien, et dont la demeure était sise à deux cents pas de celle du Notaire, en suivant le chemin ramassa la pie, toute chaude encore, et l'emporta sans savoir pourquoi.
Arrivé chez lui, il la posa dans un coin et n'y pensa plus. Après avoir rallumé son feu éteint, il s'assit les deux pieds contre la flamme et soupa d'un morceau de flamusse; après coup, il appuya sa tête sur son coude posé sur la table et se prit à songer.
Cyprien était bien ennuyé. Il devait se marier prochainement et n'avait pas d'argent. Justement, il revenait de Frontenaud voir un oncle pour le prier de lui en prêter; mais l'oncle, après avoir écouté sa requête, lui avait répondu, le plus aimablement du monde: "Vois-tu, mon neveu, quand on n'a pas d'argent pour se marier, on reste garçon."
Cyprien était revenu l'oreille basse en se promettant bien dans l'avenir de ne jamais rien demander à emprunter à qui que ce soit . Il songeait donc à son mariage qui allait être retardé, sinon rompu faute d'argent: et déjà il était tard dans la veillée quand, tout à coup: toc, toc, toc! la "jaquette", qui était revenue à la vi, avait volé sur la table à côté de lui, où elle becquettait les débris de son maigre souper; puis rassasiée, elle se mit à marmotter selon son habitude: "Dix-sept louis, Jean-Marie!... Dans le chêne à Morin, mon voisin!... Ceux qui les trouveront..."
Qu'est-ce que? ... Cyprien s'était redressé. Il écoutait et réfléchissait. qu'est-ce qu'elle bredouillait là, cette vieille bête de Fanie? Est-ce que par hasard le notaire Malfou?... Mais non!
Et l'oiseau continuait:"Dans le chêne à Morin... Ceux qui les trouveront les auront... Dix-sept louis, Jean-Marie!".
Le chêne à Morin! Cyprien le connaissait mieux que personne. Il était à main gauche en entrant dans le bois des Piles, un peu du côté de la clairière. C'était un arbre rabougri, au tronc tordu, ayant des branches de la base à la cîme, de sorte que n'importe qui pouvait facilement y monter sans échelle. Et à une dizaine de pieds du sol, entre deux tronçons pourris il avait un trou rond creusé par les pics, où, disait-on, devait giter, damnée à coup sûr, l'âme du suicidé. Mais la Fanie répétait toujours: "Chêne à Morin, mon voisin!... Ceux qui les trouveront les auront, mon luron!".
Cyprien se leva et regarda dehors: il faisait noir comme dans un encrier.
Du côté de Chardenoux, un loup hurlait. Mais tant pis! Il alluma une lanterne, prit une grosse tarière, une hachette et partit au bois où, en arrivant, il avait failli rencontrer les trois paroissiennes des Devants.
Une heure après le front inondé de sueur, les mains souillées d'ordure et les habits déchirés, il rentrait sous son toit en se traitant d'imbécile, juste au moment où sonnait le dernier coup de la messe de minuit. Il ne rapportait pas un sol du bois: cependant, il avait trouvé trois objets informes, englués d'excréments, qu'il avait mis dans ses poches.
Après avoir rallumé sa lampe sur la mèche de lasuelle il posa un morceau d'amadou afin d'y voir plus clair, n'apercevant pas la Fanie. Il l'appela, mais vainement. Regardant dans tous les coins, à la fin il la trouva claquée pour de bon, cette fois-ci.
Songeant alors aux trois objets qu'il avait encore sur lui il se mit à les nettoyer pour mieux les examiner. Il s'aperçut qu'il avait rapporté, trois tablatières! Trois tablatières à queue de rat, en écorce de bouleau, comme nos vieux savaient en confectionner à leurs moments perdus.
En ayant débouché une avec sa lame de couteau, il constata qu'elle contenait... dix-sept louis d'or!
Et chacune des deux autres de même!
A cette époque, cinquante-et-un louis étaient une grosse somme. Pour un sans-le-sou comme Cyprien, c'était une fortune! Il aurait pu chanter: "J'ai du bon tabac dans mes tabatières!".
Mais il préféra les jeter au feu une fois vidées de leur contenu. Après avoir mis le précieux métal dans un solide petit sac en toile, il le rangea soigneusement dans son lit et se coucha dessus.
Un mois après, Cyprien célèbra joyeusement ses noces, puis après avoir vendu sa chaumière et le lopin de terre sur lequel elle était bâtie, il partit avec sa femme pour une destination inconnue. Jamais on ne les revit dans le pays.
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
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