Les Noëls louhannais

La petite chèvre et le gros loup

 

 

Le charron Michel, sa hotte à outils pendue aux épaules, un gourdin serré sous son bras gauche et les mains dans les poches, venait de quitter la route de Louhans à Cuiseaux, pour s'engager dans la charrière qui traverse les bois du Roy et des Piles quand il entendit sonner le dernier coup de la messe de minuit aux différents clochers des environs.

- Décidément, se dit-il, en pressant le pas, je suis un homme oncorrigible! au lieu de rôder par les chemins à pareille heure, est-ce que je ne devrais pas être rentré à la maison depuis longtemps? La Claudine qui a dû m'attendre pour aller à l'église va encore me dire des sottises. Que maudit soit celui qui inventa les cartes et le jeu... Et le père Jean-Toine par dessus le marché!

Joueur comme les cartes, il n'avait pu, sa journée finie, résister à la tentation de rester avec le père Jean-Toine pour faire une partie de bête hombrée; et maintenant, il lui fallait traverser ces grands et sombres bois du Roy où, la nuit, au dire des vieux, on rencontrait des dames blanches, des chavaux sans tête, des orjus, etc... Heureusement qu'il y avait un peu de lune.

Il avait laissé tous ses outils à la ferme où il avait fait plus de la moitié de sa route en pleins bois sans apercevoir ni dames blanches, ni orjus; bientôt il allait voir, à la lisière de la futaie briller les lampes des chaumières de son hameau, quand tout à coup, à une trentaine de pas devant lui, quelque chose bougea au milieu de la desserte.

Ce n'était ni une ombre, ni un fantôme. Ce n'était pas non plus un homme, et cela ne ressemblait à aucun animal connu. On n'y voyait ni bras ni jambes, ni queue ni tête. C'était quelque chose d'informe et sans couleur précise, qui tantôt se traînait à terre, tantôt essayait de bondir, et remuait sans presque bouger de place.

Une seconde, le charron eut envie de se jeter à travers les taillis afin de couper au plus court; mais qui lui disait que d'autres monstres, pareils à celui-ci, ne gardaient pas tous les sentiers de la forêt? Un soir de messe de minuit, on ne sait jamais.

Il s'arrêta, regarda un moment, puis, après avoir fait le signe de la croix, prenant en main son bâton, résolument, il avança en murmurant une vague oraison.

Il ne pouvait dire, tout d'abord, si cela allait dans le même sens que lui ou bien venait à sa rencontre.

- Si j'avais seulement mon hâchon! pensait-il. Enfin, quand il eut fait quelques pas, il s'aperçut qu'il avait affaire à un sac! Un sac qui venait à lui. Un sac dans lequel était enfermé un être vivant, mais quel? Le diable, peut-être? N'importe, il allait bien voir!

Il s'approcha donc, son bâton levé; observa attentivement ce sac s'enhardit jusqu'à le toucher de la main, cherchant à deviner ce qu'il pouvait contenir.

En palpant, il sentit qu'il y avait une tête et des membres...

- Mais, s'écria-t-il tout haut, c'est un petit garçon! Un petit garçon déjà grand! Un pauvre enfant que de mauvais parents, las de le nourrir, ont apporté ici pour s'en débarrasser.

Et lui qui, dans les maisons où il travaillait, aimait tant à jouer et à rire avec les enfants! Et la Claudine qui pleurait tous les jours de n'en point avoir! C'était le bon Dieu, il en avait la preuve maintenant, qui avait voulu qu'il s'attardât à jouer aux cartes afin qu'il se trouvât juste à temps prêt pour recueillir ce cher innocent.

Et vite, vite, vite, après avoir jeté son bâton, il se mit en devoir de libérer le prisonnier.

Soudain, la chevrette, qui depuis un moment s'agitait, rompit son entrave, bondit hors de la hotte et détala à travers bois! En même temps que du sac entr'ouvert, sortait un loup qui s'élançait sur les traces de la bique!

De saisissement, le charron Michel se laissa choir à la renverse.

Le lendemain, jour de Noël, après que sa femme, comme il l'avait prévu, l'eut agoni de sottises, il voulut pour se faire pardonner, lui conter son étrange aventure; mais elle le traita de menteur et se moqua de lui. La bique, prétendait-elle, n'avait point quitté l'étable du père Jean-Toine, car Michel, ayant perdu son argent au jeu, n'avait pu la payer. Quand au loup... leur voisin, le fermier Guillot, revenant la veille au soir de la ville avec sa voiture, en avait perdu en cours de route. Donc... Sur ce, le charron répliqua, jurant ses grands dieux, qu'il avait vu non pas un chien, mais bien un loup, et même un gros loup. Mais la Claudine, femme incrédule et têtue, ne voulut point céder et continua de lui rire au nez.

Bref, ils passèrent toute la sainte journée de Noël à se disputer. Et pourtant Michel disait la vérité. De pareilles histoires, d'ailleurs, ne s'inventent pas.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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