Les Noëls louhannais
La belle trouvaille du peigneur de chanvre
C'était il y a longtemps, bien longtemps...
Il y avait Claude Dugouyet, le fermier des Capettes; Benoît Prost, le charron, et Lazare Puget, le peigneur de chanvre, trois hommes que je n'ai pas connus, mais dont j'ai souvent entendu conter l'aventure.
Ces trois hommes donc, au lieu d'entrer à l'église, comme tout le monde en ce jour de fête, étaient allés au cabaret et y étaient restés, non seulement pendant la durée des vêpres, mais jusqu'à ce que la nuit noire fût complètement venue.
Alors, mais alors seulement s'étant souvenus que c'était Noël et qu'il n'est pas du tout chrétien de passer ce jour-là à courir les auberges, ils s'étaient décidés à se mettre en route pour rentrer chacun chez soi.
Bras dessus, bras dessous, se poussant, se heurtant et causant fort, ils suivaient le chemin qui descend vers les prés lorsqu'arrivés près de la rivière, une grande forme noire à peine perceptible dans le brouillard, se dressa devant eux.
- Qu'est-ce cela?... Tiens, un cheval! fit Lazare Puget, le plus éméché et le plus bruyant des trois.
- Passons notre chemin et hâtons-nous de nous en aller, dit vivement Claude Dugouyet.
- Lazare Puget, dit à son tour Benoît Prost, cette apparition est pour nous sous un mauvais signe. Un malheur va arriver à quelqu'un de nous trois. Tu as eu tort de nous entraîner au cabaret. Vite, vite, allons-nous en.
- Eh! eh! goguenarda le peigneur de chanvre en lâchant ses compagnons, avez-vous été bien malheureux avec moi? Et puis, dites donc? vous ai-je fait violence?... Et cette bête que nous trouvons, n'est-ce pas pour nous une bonne aubaine?
- Oserais-tu bien songer à te l'approprier? se récrièrent les deux autres. Laisse cet animal et viens-t-en!
Mais Lazare Puget était entêté. Surtout lorsqu'il avait bu son petit coup. Ayant touché de la main le cheval, il sentit qu'il était sellé et bridé.
- Eh! dites donc, mes compères, rétorqua-t-il, à qui est-ce ce cheval, je vous prie? En cette saison et à cette heure-ci, les chevaux des honnêtes gens sont au chaud et bien pansés dans les écuries. Or, celui-ci erre sans maître par les chemins. Vraiment, ce serait péché que de laisser périr de froid et de faim une si belle bête! Car, pour une belle bête, c'est une belle bête! Malgré la nuit, cela se voit... Ou plutôt cela se sent. Touchez-moi cela, mes compères!
- Encore une fois, Lazare, je t'en supplie, laisse ce cheval et viens-t-en! réprit avec une insistance Claude Dugouyet.
- Eh! eh! ricana le peignard, je veux bien m'en aller, mais non à pied... Puisque vous dédaignez cette belle trouvaille, je veux en profiter. Tant pis pour vous. Et s'il vous plaît de prendre par le plus long pour rentrer chez vous, c'est-à-dire si vous voulez vous empêtrer jusqu'aux genoux dans la boue de la carrière, vous êtes libres... Quant à moi, je traverse les prés.
- Lazare Puget, dit doucement Benoît Prost, jusqu'à présent je croyais que tu n'étais que saoûl, mais maintenant, je m'aperçois que tu es fou. Car, vraiment, tu cherches le malheur. Traverser les prés? Mais tu oublies qu'ils sont en partie couverts par les eaux.
- Bonsoir, Messieurs! Hue, Carabi! cria le peignard pour toute réponse. Et ayant sauté lestement en selle, il s'élança dans le brouillard.
Il galopa comme le vent tant qu'il fut sur le haut de la prairie; mais quand il arriva à la partie que la rivière débordée recouvrait, à peine eut-il les quatre fers dans l'élément liquide, voilà que le cheval se partagea en deux!
Oui, parfaitement, la tête et les jambes de devant churent d'un côté, et la croupe et les jambes de derrière s'écroulèrent de l'autre!... Et le cavalier, naturellement, s'étendit, entre les deux morceaux, tout de son long dans l'eau glacée!
- A moi! cria-t-il, à moi!... Au secours!
Le fermier et le charron entendirent bien ses appels; mais saisis de peur, au lieu d'aller lui porter aide, ils pressèrent le pas et rentrèrent chez eux au plus vite.
Le lendemain, cependant, pris de remords et honteux de leur couardise, après s'être informés, dès la première heure, de leur voisin qui n'avait point reparu, ils se rendirent à sa recherche. Du cheval, ils ne virent aucune trace, les eaux qui s'étaient retirées pendant la nuit l'ayant emmené sans doute; quant au peigneur de chanvre, ils le trouvèrent blotti dans le creux d'un vieux saule, à moitié mort de froid et de frayeur.
Transporté chez lui et mis au chaud dans son lit, le malheureux divagua toute la journée; et le soir, à l'heure précise où la veill il s'était séparé de ses compagnons, il cria de nouveau: "Hue, Carabi!" et trépassa dans les bras de sa femme éplorée.
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
© 2007 - 2009, Cadole. Tous droits réservés.