Les Noëls louhannais
Le lièvre du Père Merchy
- La messe de minuit? me répondit le vieux forgeron, j'en garde, depuis une certaine année de ma jeunesse, un mauvais souvvenir...
Là-dessus, il s'assit sur son enclume et continua:
- Oh! oui! un bien mauvais souvenir... J'étais dans ma dix-huitième année et, depuis quelque temps déjà, je tapais sur le fer et commençais à me connaître au ferrage des chevaux. Demeuré orphelin de père et de mère dès l'âge de 15 ans, ce fut, je te l'ai dit souvent, mon grand'oncle maternel et mon tuteur qui, après m'avoir pris un moment chez lui, me mit en apprentissage chez Jean Michaudier, le maréchal-ferrant, à deux pas en soir de chez nous.
Le père Merchy, comme on appelait mon tuteur, quoi qu'on ne lui ait jamais connu d'enfants, allait sur ses 72 ans. C'était un bon vivant, encore solide et d'humeur joviale, aimant à blaguer les uns et les autres et ne trouvant point mauvais qu'on le lui rendit.
Sa femme, de quelques années plus jeune que lui, était aussi une bonne personne et tous deux m'aimaient comme si j'eusse été leur fils.
Ayant travaillé dur et vécu avec économie dans leur jeunesse, ils avaient agrandi considérablement la petite propriété qu'ils avaient eue en héritage; aussi depuis longtemps déjà ne cultivaient-ils plus leurs terres. En louant une partie et donnant le reste à travailler à moitié fruit, ils se contentaient de tenir deux vaches et d'élever un peu de volaille. Ils pouvaient d'ailleurs se reposer et jouir de leur restant de vie en toute tranquillité car, en outre de leurs terres et prés, ils possédaient encore une vingtaine de mille francs placés sur hypothèques de différents côtés. Une pareille somme, à cette époque, pouvait être considérée comme une fortune.
Ma tante ne se connaissait plus de parents, mais elle avait, chez des amis demeurant à une demi-lieue, une filleule qu'elle affectionnait beaucoup. Cette jeune fille, à peu près de mon âge, venait souvent rendre visite aux deux vieux et, à chaque fois, comme c'était presque toujours le dimanche, j'étais invité à dîner: ce qui ne me déplaisait point car Léontine, c'est ainsi qu'elle se nommait, était une fort avenante personne.
Un dimanche que nous étions réunis, après avoir bien marandé, mon tuteur, en veine de confidences, alla ouvrir son armoire et tira de sous une pile de linge, une feuille de papier timbré et pliée en quatre qu'il nous dit être son testament... par lequel il me léguait tout son avoir. Alors ma tante, à son tour, déclara que, par contre, elle voulait donner sa part à sa filleule mais qu'elle serait bien heureuse s'il lui était permis, avait de mourir, de nous voir unis par le mariage!...Cela nous fit rire et rougir tous les deux. Je ne sais ce qu'en pensait la Léontine, mais moi j'avais le coeur rempli d'aise. Donc mon avenir s'annonçait magnifique et je faisais de beaux rêves. Rêves qui seraient devenus des réalités si un lièvre, oui, parfaitement, un lièvre!, n'était venu semer parmi nous le malheur et faire s'évanouir toutes mes espérances!
Le père Merchy depuis qu'il avait des loisirs les employait à rôder tous les jours le long des haies et à poser, à l'intention des léporides, des collets dans les trous qu'il voyait: trous de poules, de chats, etc..., mais jamais jusqu'à ce jour, l'avant-veille de Noël, jamais il n'avait rien pu prendre, sauf une fois la chatte du curé.
Cette avant-veille de Noël donc, comme je revenais de faire une commission chez une pratique, ma tante qui était seule au logis, me voyant posser de sa fenêtre, me fit signe d'entrer. Sitôt que je fus entré, elle alla, sans mot dire, ouvrir la porte d'un cellier bâti en apprentis sur le derrière de la maison et, le doigt levé vers le plafond, me montra un lièvre pendu par les quatre pattes à une solive. Et comme je demeurais bouche bée me demandant par quel hasard ce malheureux pouvait se trouver là, elle me chuchota:
- Ce matin... sous le buisson du jardin, à coôté du genévrier... Il venait à nos choux... si tu vois ton oncle, ne fais pas semblant de savoir.
De retour à la forge, les premières paroles qui sortirent de ma bouche furent pour dire aux deux compagnons qui travaillaient avec moi que mon oncle avait un lièvre à manger pour le jour de Noël.
Le premier compagnon, qu'on appelait le grand Pierre, était un bon ouvrier, mais une gouape, une gouape finie. Posant son marteau, il s'avança vers moi et me dit:
- Un lièvre? Le père Merchy aurait pris un lièvre! Mais dis donc, il faut que nous le mangions, ce lièvre, demain soir, avant d'aller à la messe de minuit... Tu vas le cueillir, toi qui connais les aîtres chez ton oncle, et moi je vas le porter chez la mère Cancoin.
Et comme je me récriais, me repentant déjà d'avoir parlé:
- Hein?... Mais dis donc? Si ton oncle savait que quelqu'un ait un lièvre chez lui, un lièvre pris au collet, crois-tu qu'il serait en retard pour lui chiper? Il aime assez les farces. Ce ne sera qu'une risée... Ce n'est pas le père Merchy qui se fâchera pour un risée. N'est-ce pas, Nestor?
Et Nestor, l'autre compagnon, un garçon tranquille et silencieux, hocha la tête et répondit laconiquement:
- Ben sûr que non.
Bref, ce serpent de Pierre m'en dit tant que le lendemain soir, à la tombée de la nuit, profitant d'une absence du patron, et sachant qu'à cette heure mon oncle était à l'étable et ma tante au poulailler, je quittai la forge puis entrant dans leur jardin en passant sur la haie, j'arrivai à la porte du cellier qui justement, comme je le présumais, ne se trouva pas verrouillée...
Cinq minutes après, le capucin passait de mon tablier dans celui du grand Pierre qui partit immédiatement le confier à la cabaretière.
Deux heures plus tard, débarbouillés et endimanchés, nous étions au caboulot où nous attendaient deux autres compagnons invités par le Grand Pierre.
On commença pour jouer aux cartes en buvant le vin blanc. Buvant comme un trou, afin de m'étourdir un peu, car je n'avais pas la conscience bien tranquille, je fus bientôt parti pour la gloire. alors, je me mis à chanter, puis je voulus embrasser et faire danser les filles de la mère Cancoin. A force de boire, de danser, de chanter, de chahuter, comme on dit aujourd'hui, je finis, sur les dix heures, au moment où l'on allait manger le civet, par être saoûl comme un Polonais! Tellement saoûl que les camarades durent me porter à l'étable, derrière les vaches, où je cuvai mon vin jusqu'au lendemain matin!
Ah! ce lendemain! Quelle triste journée de Noël se fut! Hélas! Hélas!...
Honteux et confus, je rentrai chez mon oncle, les habits souillés de bouse et sentant le purin, à quinze pas, juste au moment où, tout guilleret, il venait m'inviter à diner, la Léontine ayant promis de venir.
- Ben! mon gaillard! s'écria-t-il! en voyant l'état dans lequel je me trouvais, tu me fais un joli moineau!
Puis, tournant prestement les talons, il s'en alla.
En s'en allant, quelqu'un lui conta qu'un lièvre s'était mangé chez la mère Cancoin et, en rentrant chez lui, il constata que le sien avait disparu; alors cet homme, que jamais personne n'avait vu fâché, se mis dans une colère telle qu'il battit sa femme puis se sauva rôder à travers champs.
Il rentra tard dans la journée, se mit au lit, trois jours après, tomba malade et mourut.
Il mourut, non sans avoir, par un acte notarié, légué ses biens à la belle Léontine, laquelle, deux mois plus tard, se maria avec un neveu du notaire, un gros négociant, qui l'emmena dans le Jura!
Hélas oui!... Maintenant, la messe de minuit, Noël, tout ça... Non, vois-tu, parlons d'autre chose!
Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.
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