Les Noëls louhannais

La Passerelle

 

 

- Oui, nous dit le vieux fermier, cela était arrivé dans la commune où je demeurais avant de venir ici... C'est vous dire qu'il y a de beau temps que les trois hommes dont je vais vous conter l'aventure n'ont plus mal aux dents.

Donc, cette année-là, Noël tombant un lundi, Gerbaut, l'adjoint, ancien meunier, Guillot-le-Chantou, un gros fermier, et le grand Tienne, un marchand de bois, tous les trois chantres occasionnels, après avoir accompagné magistralement le vieux maître d'école à la messe et aux vêpres du dimanche, avaient promis au curé de chanter encore à la messe de minuit, ainsi qu'aux offices du lendemain.

Vêpres finies, ils étaient entrés ensemble à l'auberge, boire une bouteille, puis, la nuit étant venue les y surprendre, ils s'étaient décidés à y souper.

Tous trois approchaient de la soixantaine; malgré cela ils avaient encore de fort belles voix. C'étaient des hommes solides, avec des mines graves et austères, et devant lesquels on n'osait point s'amuser ni causer trop librement, car ils se faisaient un devoir de tout rapporter au curé, qui, dès lors, se croyait obligé de fulminer en chaire contre le prétendu libertinage de ses paroissiens. Après qu'ils eurent mangé et bu copieusement, il vint un moment où, la trogne enluminée et les yeux luisants, ils commencèrent visiblement à s'ennuyer. Des jeunes gens étaient entrés pour boire et passer le temps en attendant la messe de minuit. Ils riaient et contaient des goguenettes aux filles de l'aubergiste et les faisaient piailler en cherchant à leur palper les mollets. Cela déplut à nos trois pères la vertu, et l'adjoint dit tout haut avec humeur:

- Que ces jeunes gens sont donc dissipés!

- Il faudra que nous en parlions demain à monsieur le curé, répondirent en même temps Guillot et le grand Tienne.

Un moment après, l'adjoint reprit:

- Mes enfants, moi, père de famille, je veux rentrer chez moi pour m'y reposer un peu avant de revenir à l'église.

- Et nous allons faire de même, se hâtèrent de dire ses deux compagnons, car notre place, à nous hommes raisonnables, n'est point ici parmi ces jeunes écervelés.

Ayant demandé l'addition puis payé leur écot, ils partirent mais pas en même temps: Gerbaut sorti le premier, Guillot cinq minutes après, et le marchand de bois s'arrangea pour quitter l'auberge un peu plus tard.

Une fois dehors, se suivant à l'insu les uns des autres, à une quarantaine de pas de distance, ils prirent le même chemin mais point celui qui menait à leurs demeures.

Descendant vers les prés, ils les traversèrent, franchirent sur une passerelle branlante un bief assez profond et qui roulait en ce moment un torrent de neige fondue, puis gagnèrent la route vicinale et entrèrent dans la cour d'une petite maison où demeurait une veuve joyeuse.

L'adjoint en arrivant, ne voyant pas de feu à la fenêtre, s'arrêta une minute fort contrarié, puis se décida à aller frapper à la vitre en appelant à voix basse: "Pierrette!... Eh! Pierrette!..." Mais la Pierrette était allée veiller quelque part et ne répondit rien.

Dépité, Gerbaut se retirait, quand, dans l'ombre, il se heurta à Guillot qui arrivait à son tour.

- Je n'aime pas qu'on me suive! s'écria Guillot en colère en reconnaissant son ami.

- Moi! moi! je te suis? répliqua l'autre en riant d'un mauvais rire et en levant le poing prêt à frapper.

Et, comme ils sortaient de la cour en se disputant, ils tombèrent sur le marchand de bois qui, tout surpris de les entendre là, était resté sur la route.

- Mais... que fais-tu là?... Tu nous espionnes! lui crièrent-ils tous deux en même temps.

- Moi? répondit le grand Tienne d'un ton goguenard, je m'en vais chez moi, tout simplement... Je suis la route pavée parce qu'elle est meilleure que les chemins de traverse.

Ils ne trouvèrent rien à répliquer, car leur compagnon pouvait, à la rigueur, passer par la route, quoique ce fut beaucoup plus long. Il s'écoula quelques secondes d'un silence inquiétant. Tous trois étaient furieux. Enfin l'adjoint dit lentement, d'une voix apaisée:

- Voyez-vous, mes enfants, moi, père de famille et adjoint au maire, je me suis souvenu, après vous avoir quittés, que l'on m'avait dit que la passerelle du bief des prés était en mauvais état. Et pour savoir, j'étais venu...

- Et moi de même, interrompit vivement Guillot, car justement l'un de ses bouts se trouve posé sur ma soiture.

- Mais venez avec moi, reprit Gerbaut en entraînant ses compagnons jusqu'à la passerelle sur laquelle il les fit s'engager en les poussant devant lui. Voyez, leur dit-il alors, voyez, elle est solide. Elle est solide et ne risque de rien.

Et tout en parlant, il se secouait dessus, appuyant et frappant fortement des deux pieds, quand soudain crac! la planche vétuste et pourrie se rompit par le milieu et les trois compères chûrent dans l'eau glacée jusqu'aux épaules!

Des jeunes gens qui s'en allaient rejoindre leurs camarades au cabaret, ayant entendu barboter dans le ru, accoururent et furent tout heureux de les aider à se repêcher. Mais ils n'en reçurent aucun remerciement; grelottant et mouillés comme des éponges, les amoureux, sans proférer un seul mot, décampèrent au plus vite et rentrèrent chez eux par le plus court.

Il va sans dire que le maître d'école fut seul à chanter à la messe de minuit ainsi qu'aux offices du lendemain.

Ce jour-là, le curé qui ignorait encore ce qui était arrivé à ses trois chantres, ne savait à quelle cause attribuer ce manguement à leur promesse. Après dîner, il s'en ouvrit à sa vieille servante, Marguerite, qui, les mains jointes et à voix basse, lui fit le récit détaillé de leur équipée que déjà tout le monde connaissait. Il l'écouta avec une étrange lueur dans le regard; puis, quand elle eut fini:

- Tous les trois! s'exclama-t-il, à cet âge-là! par un temps pareil!... Marguerite, c'est comme vous dites souvent: une pièce bien mise!

Et ce fut la figure toute réjouie qu'un moment après il se leva de table pour aller chanter les vêpres.

 

Extrait, Les Contes de Panurge, Musée de la Bresse bourguignonne.

 


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